La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Gros Plan

Mère de Wajdi Mouawad

Mère de Wajdi Mouawad - Critique sortie Théâtre Paris La Colline - Théâtre national
© Simon Gosselin Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène de Mère.

texte et mise en scène Wajdi Mouawad

Publié le 27 octobre 2021 - N° 293

Après Seuls (2008) puis Sœurs (2014), le comédien, auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad poursuit l’écriture de son « cycle domestique » et crée au Théâtre de La Colline Mère.

Avec ce « cycle domestique », Wajdi Mouawad dessine une cartographie familiale profondément marquée par l’exil, par les héritages et les violences de l’Histoire. Après Seuls, concentré sur la figure du fils, puis Sœurs inspiré par la comédienne Annick Bergeron et par sa sœur Nayla Mouawad, il crée cette saison Mère, qui sera plus tard suivi de Père et Frères. Petit enfant de dix ans, Wajdi Mouawad a fui le Liban à cause de la guerre civile pour Paris d’abord puis le Québec. C’est donc intimement, dès l’enfance, qu’il connait le tragique et la fragilité de la vie, et c’est à partir d’éléments biographiques et de souvenirs plus ou moins conscients que l’auteur, metteur en scène et comédien crée ces fictions familiales douloureuses, sensibles, multiples, qui chacune envisage le vécu d’une manière singulière, depuis une position spécifique. Cette multiplicité d’angles répond à la volonté de Wajdi Mouwad de tendre « vers une compréhension plus universelle du sujet », de chercher à comprendre l’invisible, de comprendre ce qui est fondamentalement autre que soi. Cette polyphonie se traduit aussi par le langage scénique choisi, qui, loin de se cantonner à un récit fait de mots, entremêle matières, images, sons, objets. Cette nouvelle création éclaire la situation d’une mère et de ses trois enfants qui, fuyant la guerre civile libanaise, se réfugient à Paris, tandis que le père est demeuré au Liban pour continuer à exercer son métier.  « Et maintenant je suis là, comme à l’intérieur d’une paupière fermée, et je pense aux yeux de ma mère, et je ne sais pas pourquoi, ces yeux-là, bien plus que les miens, me donnent envie de pleurer. » écrit le dramaturge. Wajdi Mouawad y interprète Wajdi adulte, accompagné de Odette Makhlouf, Aïda Sabra et Christine Ockrent dans son propre rôle.

Libre réflexion plutôt que censure

Bertrand Cantat, qui ne sera pas sur scène, en a composé la musique originale. A l’heure du mouvement #MeToo, sa participation a provoqué une foule de réactions accentuées et démultipiées par les réseaux sociaux, jusqu’à celle de la ministre de la Culture sur France Inter disant qu’ « elle n’a pas à intervenir dans la gestion de La Colline » mais qu’elle « regrette néanmoins » l’invitation de Bertrand Cantat. En 2003 sa compagne Marie Trintignant est morte sous ses coups à Vilnius en Lituanie. Il a été condamné à huit ans de prison, a ensuite bénéficié d’une libération conditionnelle en 2007, avant la fin de son contrôle judiciaire en 2011. C’est aussi en 2011 qu’au Festival d’Avignon, Bertrand Cantat avait composé la musique du spectacle Des femmes d’après Sophocle à la demande de Wajdi Mouawad. Il devait y incarner le chœur, finalement remplacé par un enregistrement suite à l’émotion évidemment compréhensible de Jean-Louis Trintignant, qui avait annoncé renoncer à sa venue au festival dans le cadre d’un programme de France Culture à cause de la présence du chanteur. Le 19 octobre dernier, Wajdi Mouawad, qui est aussi directeur du Théâtre de La Colline, a publié un communiqué rappelant l’importance fondamentale de la justice en France, un des socles de la démocratie. Il dénonce cette « forme contemporaine d’inquisition » qui condamne, « lynche », ne laisse place à aucune discussion ou nuance. Il est vrai que le droit à la réinsertion est particulièrement complexe lorsqu’on est une personne publique et a fortiori un artiste qui a commis un acte glaçant, car un artiste sur une scène, c’est une personne qu’on ne connaît pas, mais c’est une personne qu’on admire, qu’on applaudit… On peut s’interroger sur la violence, sur sa possible répétition, qui n’est pas rare dans le cas des violences conjugales, d’autant plus qu’elles sont hélas souvent reliées à des problèmes d’alcoolisme et de perversion installée. Préférons cependant le libre choix à la censure.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Mère de Wajdi Mouawad
du vendredi 19 novembre 2021 au jeudi 30 décembre 2021
La Colline - Théâtre national
15, rue Malte-Brun, 75020 Paris

du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30 et le lundi 27 décembre à 20h30, relâche les 7, 24, 25 et 26 décembre. Tél. : 01 44 62 52 52.


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