La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Les Yeux d’Anna

Les Yeux d’Anna - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Philippe Fretault Légende photo : Yamina Hachemi met en scène la chasse aux sorcières imaginée par Luc Tartar.

Publié le 10 janvier 2011 - N° 184

Yamina Hachemi continue son travail sur la condition féminine et met en scène le texte commandé à Luc Tartar, une fable moderne en forme de parabole sur les thèmes du regard et de l’altérité.

« Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », écrivait Claude Lévi-Strauss : pas de meilleur résumé pour rendre compte du délire qui s’empare de ceux qui prennent la jeune Anna aux yeux vairons pour une sorcière dangereuse et maléfique, jusqu’au point de lui faire subir les derniers outrages au milieu de la cour de son lycée, parmi les imbéciles et les lâches… Au Lycée Arthur-Miller, Anna fait un exposé sur Les Sorcières de Salem : premier indice. Elle a ce regard bicolore qui inquiète ses camarades et un piercing au nombril qu’ils considèrent comme une marque du Malin : deuxième indice. Troisième indice de sa perversion supposée, et non des moindres : elle est amie avec Rachid, que sa préciosité efféminée met au ban de la masse. Voilà donc bien des raisons pour ostraciser Anna et la faire périr par le feu… Luc Tartar a écrit ce texte efficacement construit, qui joue habilement du suspense et des fantasmes, avec une question lancinante en tête : « Qui sont les sorcières du XXIème siècle ? ». Cette fable, qui fait écho au drame de Sohane, brûlée vive en 2002, et à d’autres événements malheureux de notre époque « obscurantiste », répond à une commande de la metteur en scène Yamina Hachemi, qui conclut avec ce spectacle un triptyque commencé en 2005 sur les violences faites aux femmes.
 
Folies tristement ordinaires
 
L’espace scénique est organisé en deux plans : sur le devant, l’intérieur bourgeois (papier peint, canapé et lumière tamisée) des parents d’Anna ; au fond, derrière la porte de la chambre de l’enfant, les différents lieux extérieurs, dont la brutalité finit par contaminer l’ordre et le confort de la famille. La scénographie illustre intelligemment la schizophrénie qui s’empare des différents personnages et aménage efficacement les conditions du suspense. En effet, si le personnage le plus évidemment dément est Clémentin, qui s’arroge le rôle de grand inquisiteur et dissimule sa haine et sa peur sous les oripeaux d’un nazillon moraliste, les autres ne sont guère épargnés non plus. Entre un père socialement humilié, une mère désespérée par le mystère de ses origines, un meilleur ami trop faible pour être courageux et des profs veules et aveugles, la pauvre Anna ne trouve personne pour la soutenir dans le chemin solitaire de sa propre construction. La mise en scène fait alterner les scènes réalistes du conformisme bourgeois et les scènes oniriques des inconscients individuels et de l’inconscient collectif. Les comédiens jouent avec une intense conviction ces personnages fêlés que la réalité devenue folle convainc peu à peu de leur égarement. Un spectacle de colère et de résistance, en forme d’appel à la vigilance et à la tolérance.
 
Catherine Robert


Les Yeux d’Anna, de Luc Tartar ; mise en scène de Yamina Hachemi. Du 26 janvier au 12 février 2011 à 20h30 ; jeudi à 19h30 ; samedi à 16h et 19h30 ; relâche dimanche et lundi. Théâtre de l’Etoile du Nord, 16, rue Georgette-Agutte, 75018 Paris. Durée : 1h30. Spectacle vu au Centre culturel Max-Juclier de Villeneuve-la-Garenne.

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