La Terrasse

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Théâtre - Critique

Les Provinciales, Une querelle

Les Provinciales, Une querelle - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Mario Del Curto / STRATES Légende photo : La marquise et le jésuite des Provinciales à la recherche de la grâce suffisante...

Publié le 10 février 2008

Projet inattendu que celui d’adapter scéniquement Les Provinciales, cette arme pamphlétaire rédigée par Pascal contre les jésuites… Pari gagné de haut vol néanmoins, et réussite magistrale !

La grammaire et la logique des solitaires de Port-Royal, l’austérité rebutante des novices aux corps sacrifiés, les débats sur la grâce suffisante et la grâce actuelle et leur efficacité respective, l’analyse du pouvoir prochain, les références à Molina, Augustin, Thomas et autres docteurs des chicaneries vaticanes pourraient laisser de marbre le public contemporain à qui on n’en voudra guère de ne savoir trancher pour ou contre Antoine Arnauld et de n’avoir plus grand chose à faire de la paix clémentine… Mettre en scène une adaptation des Provinciales, où Blaise Pascal vola au secours de ses amis jansénistes, apparaît donc comme une gageure un peu folle à une époque où les subtilités casuistiques peuvent paraître bien obsolètes ! Mais le coup de génie de Bruno Bayen et Louis-Charles Sirjacq est d’avoir osé ce pari et d’entraîner le spectateur dans les entrelacs des querelles théologiques qui agitèrent le dix-septième siècle avec une aisance et un intérêt sidérants !
 
La liberté de l’esprit au secours de la difficulté de la lettre
 
Le résultat donne un spectacle dynamique et prenant. D’abord parce que Bayen et Sirjacq montrent que ce pamphlet anonyme est autant politique que théologique et que les questions qu’il soulève sont celles des rapports entre le pouvoir et le verbe, la maîtrise du second faisant l’assurance du premier. A cet égard, la félinité casuistique trouve des échos chez les rhéteurs politiques contemporains, usant comme leurs éminents ancêtres de la tautologie et des chausse-trapes sophistiques pour noyer le poisson et le bon peuple ! Ensuite parce que les auteurs de ce spectacle ont inséré à la querelle théologique de savoureuses scènes de comédie et des chansons plaisantes et ont construit une intrigue où les personnages gravitant autour de Pascal et de son interlocuteur jésuite ont un attrait et une épaisseur véritables (de l’éditeur rappelant l’héroïsme de ceux qui osaient publier malgré la censure à la marquise amatrice d’esprits forts rappelant que le beau sexe à l’époque ne se contentait pas de pérorer dans les ruelles). Les décors et les costumes (magnifique travail de Cécile Feilchenfeldt) sont formidables de pertinence (papiers suspendus très pascaliens dans la première scène) et de beauté (les feuilles d’arbre chatoyantes de la dernière scène pour un miracle de la Sainte Epine magistralement interprété par Grétel Delattre). Enfin, les comédiens (Thomas Blanchard, Guillaume Gouix, Mathias Jung, Florence Loiret-Caille et Jean-Baptiste Malartre) naviguent avec une telle aisance dans la complexité d’un texte touffu et parfois ardu qu’ils parviennent à le rendre constamment audible et diantrement palpitant. L’ensemble atteste d’une originalité créative et d’une maîtrise dramaturgique absolument remarquables !
 
Catherine Robert


Les Provinciales, Une querelle, d’après Blaise Pascal ; adaptation de Bruno Bayen et Louis-Charles Sirjacq ; mise en scène de Bruno Bayen. Du 10 janvier au 9 février 2008 à 20h30 ; le dimanche à 15h ; relâche le lundi, ainsi que les 15, 20 et 22 janvier et le 3 février. Théâtre National de Chaillot, 1, place du Trocadéro, 75116 Paris. Réservations au 01 53 65 30 00.

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