La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Jean-Louis Benoit

Jean-Louis Benoit - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 janvier 2008

Le temps est un Songe : un théâtre des ténèbres de l’âme

Après Les Ratés en 1995, Jean-Louis Benoit continue d’explorer un théâtre qui l’émeut et le passionne : celui d’Henri-René Lenormand (1882-1951), auteur oublié de la première moitié du XXème siècle. Le directeur du Théâtre national de Marseille transpose sur scène les tableaux brumeux du Temps est un songe par le biais d’effets de miroirs, d’obscurité et de transparence…

Quand et comment avez-vous découvert l’auteur confidentiel qu’est Henri-René Lenormand ?
 
Jean-Louis Benoit : Si mes souvenirs sont justes, c’est Jacques Nichet qui, le premier, au début des années 1990, m’a fait lire des textes d’Henri-René Lenormand. A la même époque, Jean-Pierre Vincent m’en avait lui aussi beaucoup parlé. Car il faisait travailler ses élèves du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique sur Les Ratés, la première pièce de cet auteur que j’ai moi-même mise en scène, au Théâtre de l’Aquarium. Il s’agit d’un très beau texte sur une troupe d’acteurs ratés qui fait une tournée à travers la France. Ce long voyage au bout de la nuit finit évidemment très mal. Tout finit toujours très mal chez Lenormand…
 
Comment expliquez-vous l’oubli dans lequel est tombé cet écrivain pourtant célèbre de son vivant ?
 
J.-L. B. : Je crois qu’Henri-René Lenormand a été balayé par son pessimisme, par sa propension démesurée à mettre en scène la détresse. Alors qu’entre les deux guerres, il occupait une place de choix parmi les intellectuels – il a participé, en 1935, au premier Congrès de l’Association Internationale des Ecrivains pour la défense de la culture aux côtés de Romain Rolland, André Malraux, André Gide, Henri Barbusse… -, alors que ses pièces étaient mises en scène par les plus grands metteurs en scène – les Pitoëff, Firmin Gémier, Gaston Baty… -, son œuvre est brutalement tombée en disgrâce au lendemain de la seconde guerre mondiale. Je crois qu’après ce terrible traumatisme, les gens avaient envie de croire en un avenir ouvert et lumineux, envie d’entendre des histoires heureuses et optimistes.
 
Or, le théâtre de Lenormand est fondamentalement un théâtre de l’inquiétude…
 
J.-L. B. : Oui, un théâtre des ténèbres de l’âme, magnifique mais désarmant de noirceur, un théâtre qui interroge l’intériorité, les conflits entre le conscient et l’inconscient. Contrairement, par exemple, à Bertolt Brecht, Henri-René Lenormand ne se sent pas du tout concerné par le social ou le politique. Ce qui l’intéresse, c’est d’aller chercher au plus profond de l’être humain ce qu’il y a de plus sombre et de plus caché. Il était passionné par l’œuvre d’August Strindberg. Tout ce qui chez l’homme est inavouable le captivait. Dans ses pièces, Lenormand saute sur toutes les tumeurs qui sont en nous, jamais sur les parcelles de lumière. Son théâtre chemine dans les faubourgs de notre âme.
 
« Dans ses pièces, Lenormand saute sur toutes les tumeurs qui sont en nous, jamais sur les parcelles de lumière. »
 
Qu’est-ce qui vous touche dans cette forme de noirceur exacerbée ?
 
J.-L. B. : C’est assez inexplicable, cette écriture m’émeut. Peut-être est-ce la grande sincérité qui s’en dégage, la radicalité implacable de cet auteur qui, durant toute son existence, a dédaigné les modes, les structures dramatiques, a passé son temps à raconter que la mort valait plus que la vie… Ce théâtre est unique. Il est à l’origine de la tragédie moderne. Je suis persuadé qu’un écrivain comme Samuel Beckett a beaucoup lu Lenormand. J’aimerais vraiment qu’on le redécouvre. Son œuvre doit reprendre sa place dans l’histoire du théâtre.
 
Quel est, selon vous, l’archétype du personnage “lenormandien” ?
 
J.-L. B. : Il s’agit d’un être perdu, étonné, presque hébété devant les mystères de l’existence. Ce personnage d’une grande tendresse se demande ce qu’il fait là, dans ce monde, soumis aux supplices et aux impasses de la condition humaine. Face aux forces de l’invisible qui l’accablent, cet être se voit souvent dans l’obligation de disparaître. Bien sûr, cette solution n’est pas la mienne : je crois au libre arbitre de l’homme. Mais toutes ces destinées brisées qui traversent l’œuvre de Lenormand me touchent énormément.
 
Quelle place Le temps est un songe occupe-t-elle au sein de cette œuvre de l’invisible ?
 
J.-L. B. : Le Temps est un songe est, pour moi, la plus belle pièce de Lenormand. Il s’agit d’un texte de jeunesse, créé en 1919, qui fut à l’époque un gros événement, car le public découvrait à travers lui un nouveau théâtre d’avant-garde. Cette pièce en six tableaux trace le chemin d’une jeune femme qui lutte pour empêcher que son fiancé, qu’elle a vu se noyer dans un étang lors d’un rêve, d’une hallucination, ne donne corps à cette vision annonciatrice. Bien sûr, petit à petit, cette prémonition prend le pas sur le monde réel : passé et avenir se mêlent, faisant comme disparaître le temps. Inexorablement, ce jeune homme perturbé, névrosé, qui est comme le double de Lenormand, confirme la clairvoyance de sa fiancée et s’avance vers la mort, vers la noyade. Tout se passe dans les brumes d’étangs aux eaux mortes et stagnantes, selon le cours d’une attente à l’issue implacable, une attente soumise à une noirceur et une tension particulièrement aiguës.
 
Quel univers scénique avez-vous élaboré pour rendre compte de cette avancée inéluctable ?
 
J.-L. B. : Nous avons conçu une transposition à l’intérieur d’un monde de miroirs qui, parfois, se mettent à ne plus réfléchir pour laisser la place à des transparences ou donner naissance à des moments d’obscurité. A travers cet espace mental, tout devient possible, tout se révèle à la fois absent et présent, autant du domaine de la conscience que de l’inconscience. J’ai souhaité que les comédiens investissent cet univers mouvant, obscur, énigmatique, en véhiculant la langue très littéraire de Lenormand de façon naturelle. Bien sûr, en la mettant en valeur, en respectant son style, mais également en la rendant la plus concrète possible.
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat


Le Temps est un songe, de Henri-René Lenormand ; mise en scène de Jean-Louis Benoit. Du 17 au 27 janvier 2008, du jeudi au samedi  à 20H45, dimanche à 17h, au théâtre Les Gémeaux, 49 av Georges Clémenceau, 92330 Sceaux. Tél : 01 46 61 36 67.

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