La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Les Insoumises

Les Insoumises - Critique sortie Théâtre Paris La Colline – Théâtre National
Deux ampoules sur cinq, premier opus de la trilogie. © Pascal Victor

La Colline – Théâtre national / Deux ampoules sur cinq d’après Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa / Let me try d’après le Journal 1915-1941 de Virginia Woolf / L’Opoponax de Monique Wittig / adaptation et mes Isabelle Lafon

Publié le 5 octobre 2016 - N° 247

A la fois metteure en scène et interprète, Isabelle Lafon propose une trilogie autour des écritures de Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa, Virginia Woolf, Monica Wittig. Des femmes obstinées, libres et talentueuses. Un grand moment de théâtre, finement maîtrisé et inspirant.

« Faisons intrusion, librement, sans peur, trouvons notre chemin, » dit Virginia Woolf à propos de la littérature. En proposant cette trilogie théâtrale, Isabelle Lafon l’a trouvé son chemin de liberté et de lumière intérieure. Quel travail remarquable ! Sans surplomb, sans superflu, sans se laisser piéger par une narration réaliste, mais avec obstination, modestie, subtilité : en tenant compte de ce qui émerge et ce qui demeure invisible et pourtant essentiel. Elle orchestre ainsi finement la rencontre avec le public, accordant aux mots leur précision et aux silences leur mystère et leur portée implicite, éclairant la ténacité insoumise et la quête de vérité intraitable de ces femmes, répercutant sur la scène leur fragilité et leur force, leurs combats et leurs désespoirs, et aussi leur humour aigu. Elle crée ainsi un théâtre exigeant et accessible, profondément touchant. Le premier opus s’inspire des Notes sur Anna Akhmatova, de Lydia Tchoukovskaïa. Deux ampoules sur cinq explore la rencontre à partir de novembre 1938 de Anna, grande poétesse russe, exclue de l’Union des Ecrivains en 1946, et de Lydia, journaliste, écrivain, qui l’admire et décide de retranscrire leurs entretiens dans des cahiers. Comme dans le magistral Vie et Destin de Vassili Grossman, la menace stalinienne pèse à chaque instant. L’époux de Lydia et le premier mari de Anna furent exécutés, et le fils d’Anna, Liova, fut envoyé dans un camp en Sibérie. Pour contourner le risque, et sans doute aussi par goût des mots, Lydia apprend les poèmes d’Anna par cœur. Formidables, Johanna Korthals Altes (Lydia) et Isabelle Lafon (Anna) tissent une relation forte, rythmée par les jours et les dialogues nourris de réflexions et d’une foule de détails et d’anecdotes, mentionnant Pasternak, Modigliani, Maïakovski, Tchekhov, Mandelstam…

Elan libre de l’écriture

Dans Let me try, le second opus, où Marie Piemontese a rejoint le duo initial, le Journal 1915-1941 de Virginia Woolf inspire la pièce  qui parvient merveilleusement à entrelacer diverses facettes  dessinant un portrait de Virginia Woolf – l’écrivaine et sa quête d’une extrême exigence, la femme en sa demeure, dans la nature, avec ses amis, son époux Léonard, sa sœur Vanessa… Toujours cette volonté impérieuse d’écrire et cette « conscience dévorante de la brièveté et de l’intensité de la vie ». L’écriture éblouissante déploie une intelligence et un humour réjouissants ! Les trois femmes s’emparent des feuilles du carnet qui s’empilent et s’étalent comme un flot à la fois maîtrisé, organisé, et pourtant indomptable. Des feuilles comme des coups de pinceaux évoquant l’élan libre de l’écriture. Se dessine aussi en filigrane l’annonce de la tragédie finale. Moins profond et plus concret, dans le vif de l’instant, le troisième volet visite l’enfance en entrant dans une école à la campagne tenue par des religieuses. Accompagnée par la batterie complice de Vassili Schémann, Isabelle Lafon au micro donne vie avec un talent sûr à L’Opoponax de Monique Wittig (1935-2003), romancière et théoricienne féministe. L’écriture suit à grande vitesse et en plan resserré le parcours de Catherine Legrand, petite fille qui grandit au fil du récit, évoquant les camarades de classe, l’institutrice Mademoiselle Caylus, la cour de récréation, la moisson dans les champs… « Je dirai toujours je veux, je veux », a déclaré Virginia. Cet excellent moment de théâtre rend à ces auteures un bel hommage !

Agnès Santi

A propos de l'événement

Les Insoumises
du Mardi 20 septembre 2016 au Jeudi 20 octobre 2016
La Colline – Théâtre National
15 Rue Malte Brun, 75020 Paris, France

La Colline – Théâtre national, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris. Du 20 septembre au 20 octobre, Deux ampoules sur cinq mardi à 20h, durée : 1h10, Let me try mercredi à 20h, durée : 1h, L’Opoponax jeudi à 20h, durée : 50 minutes. Intégrale samedi à 19h et dimanche à 15h. Tél : 01 44 62 52 52.


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