La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le Dieu du Carnage

Le Dieu du Carnage - Critique sortie Théâtre
Photo : Pascal Victor/artcomart Deux couples apparemment bien sous tous rapports (André Marcon, Eric Elmosnino, Isabelle Huppert et Valérie Bonneton)

Publié le 10 mars 2008

Une comédie féroce et décapante de Yasmina Reza, dramaturge comique dont l’efficacité ravageuse de la mise en scène oblige les donneurs de leçon à en rabattre, qu’il s’agisse de la citoyenneté de voisinage ou bien des relations conjugales. Un beau massacre.

Les hommes sont souvent considérés comme des bêtes sauvages dont la nourriture est la chair de leur prochain, donnée en pâture. Anatole France, dans Les Dieux ont soif, fait de la morale une entreprise désespérée et menée  par nos semblables contre l’ordre universel, une lutte, un jeu aveugle de forces contraires. Aujourd’hui, Yasmina Reza, metteur en scène du Dieu du carnage, spectacle à la fois insensé  et réfléchi, se saisit de ce constat pessimiste pour en faire un brûlot d’habileté et de verve lancé à travers les situations, les répliques vives et peu complaisantes de personnages carrés. L’un d’eux, Alain Reille (Eric Elmosnino), avocat d’affaires cynique rivé à son cellulaire, croit ainsi aux pulsions du mal, un carnage qui « gouverne, sans partage depuis la nuit des temps. »  L’intrigue bien chaloupée met à mal l’illusion des bonnes intentions, réduites à des formules de politesse, des mots vides auxquels on n’accorde nulle foi. Que faire de la bonne volonté et d’une conception morale du monde, de la préservation collective de l’art de vivre, de l’ambition pédagogique des militants de la civilisation ? Ce sont des prétentions tournées en ridicule dans le mépris condescendant de ceux qui s’investissent dans le gardiennage des valeurs de partage.

Les portraits exacts de leur triste progéniture
Ces échantillons humains sont distribués en deux couples, les Houillé et les Reille, des noms à consonance franco-française. Toutefois, l’engagement policé de Véronique Houillé (une Isabelle Huppert décidée) s’intéresse à l’Afrique et  à la tragédie du Darfour. Elle écrit tout en travaillant à mi-temps dans une librairie d’art et d’histoire. L’intrigue prend place chez elle et son mari Michel (André Marcon bon enfant), grossiste en articles ménagers. Tous deux reçoivent les parents du garçonnet de onze ans qui s’est battu avec leur propre fils en lui cassant deux dents. L’épouse d’Alain Reille, Annette (Valérie Bonneton un rien glamour) est conseillère en gestion du patrimoine. La profession des protagonistes importe, estimation financière et évaluation sociale obligent. D’un côté, les Reille chez qui la valeur de l’argent semble l’emporter. De l’autre, les Houillé, plutôt sensibles à la partition Nord/Sud de la planète et au rôle pacificateur de la culture. La rencontre à l’amiable devrait porter ses fruits grâce à cette ouverture de vue entre gens bien nés, autour d’un clafoutis aux pommes et poires. Mais d’une remarque à l’autre, le rhum aidant, les parents « dérapent », les prétendus conciliateurs se révèlent les portraits exacts de leur triste progéniture. Pire, crisse un désaccord sérieux dans les deux couples. Le quatuor cocasse d’acteurs emporte le rire au rythme de la fougue jubilatoire d’Isabelle Huppert en superbe femme investie.
Véronique Hotte


Le Dieu du carnage
De Yasmina Reza, mise en scène de l’auteur, du mardi au samedi 20h45, et samedi aussi 17h jusqu’au 29 mars 2008, au Théâtre Antoine, 14 bd de Strasbourg 75010 Paris Tél : 01 42 08 77 71 Texte publié chez Albin Michel

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