La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Le Bord

Le Bord - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de l'Epée de bois
DR Jérôme Hankins

Epée de Bois / texte de Edward Bond / traduction et mes Jérôme Hankins

Publié le 23 mai 2018 - N° 266

Jérôme Hankins est un proche collaborateur d’Edward Bond et le traducteur de ses œuvres pour les éditions de l’Arche. A l’occasion de la création française de la pièce intitulée Le Bord, qu’il a traduite et met en scène, il analyse la nature et le sens de son théâtre.

Cette pièce fait partie du cycle d’oeuvres que Bond a originellement écrites pour être jouées dans les lycées et collèges. Quelles sont les spécificités et les motivations de l’écriture d’Edward Bond pour le public adolescent ?

Jérôme Hankins : Toute réflexion sur le théâtre, chez Bond, nous ramène au nouveau-né, à notre venue au monde. Nous ne pouvons qu’imaginer, évidemment, ce que fut cette expérience originelle commune à tous les êtres humains, et pourtant, elle a forcément laissé une trace profonde dans notre esprit. Or, le Drame (c’est ainsi que Bond nomme le théâtre que notre époque doit inventer) est au fondement même de l’esprit humain parce que celui-ci doit constamment, dès la naissance, affronter des crises et des paradoxes insolubles, se développer et s’organiser selon un schéma turbulent de conflits et de confrontations. Les premiers chocs ou traumatismes que connaît le nouveau-né engagent une confrontation entre notre innocence radicale et l’injustice aveugle du réel. Les humains ont inventé l’institution du Drame – au moment exact où ils fondaient le politique – car il nous permet de refaire l’expérience de cet instant-zéro où le moi s’est formé lui-même et, pour surmonter le caractère extrême de ses expériences, a créé le monde, et en même temps une réalité morale qui n’existe pas dans la nature. Or, et c’est une conviction que je nourris depuis des années avec ma compagnie, l’un des moyens pour que l’enfant (et l’adulte qu’il deviendra) continue à endosser la responsabilité du monde, c’est l’enseignement artistique, et notamment la pratique dramatique, qui réactivent son moteur de recherche métaphorique par lequel il devient architecte de valeurs. Joué dans une salle de classe, le théâtre réactive l’ardeur citoyenne et politique du moi humain. Chaque salle de classe doit devenir une petite agora athénienne. Faire contrepoids aux plateaux de télévision, ces écoles d’infantilisation.

Quel est votre regard de traducteur et de metteur en scène sur ce texte ? Qu’est-ce qui véritablement structure la représentation ?

J.H. : Selon Bond, une représentation théâtrale met en jeu trois cerveaux. Le premier est celui du spectateur, le deuxième est celui de l’acteur. Ces deux cerveaux humains communiquent tant sur le plan intellectuel que subjectif. Chacun reconnaît et interpelle ce qu’il y a d’humain chez l’autre. Et puis il y a le troisième cerveau : c’est le plateau de théâtre lui-même. Le cerveau de bois. Les trois cerveaux, pendant la représentation, n’en font qu’un : ils sont le lieu où se construit l’humain. Ce qui veut dire que l’événement dramatique ne fait pas que décrire ou mimer la vie mais qu’il fait partie intégrante de la vie en train de se produire sur scène. L’acteur et le spectateur savent tous deux que les événements de la pièce sont « irréels », fictionnels, mais le troisième cerveau, le plateau en bois, confère à ceux-ci une réalité inaliénable. Dans la théorie du triple cerveau, il n’est question ni du metteur en scène, ni du traducteur, ni de l’écrivain ! ­Eux sont les garants discrets de l’expérience fondatrice de géo-localisation physique et mentale que constitue une représentation. Représentation où la distance qui sépare les spectateurs et les acteurs est plus fine que l’épiderme humain. Bond dit quelque part que ses didascalies ne sont pas des ordres : elles sont faites pour être transgressées, un passeport pour la liberté. Le traducteur que je suis doit donc chercher à faire entendre dans le texte d’arrivée comment le cerveau de l’auteur, râture après râture, virgule après virgule, innerve chaque réplique de questionnements. Et le metteur en scène ? Bond dit en souriant que l’acteur n’est pas mis à sa disposition comme un pinceau, mais que c’est à l’acteur d’inventer le pinceau pour peindre le tableau. Donc, que le metteur en scène se contente de transmettre les problèmes. Et surtout ne cherche pas à y répondre.

« Le théâtre réactive l’ardeur citoyenne et politique du moi humain. »

Que raconte cette pièce ?

J.H. : La pièce est née de deux incidents vécus. Un soir, l’auteur rentrait tard chez lui, dans une banlieue ouvrière du Nord de Londres. Dans une rue secondaire, un homme gisait par terre, ivre. Plus loin dans la rue, un groupe de jeunes gens faisait la fête : rires, bribes de chanson. Dans une autre anecdote, l’auteur conduisait et un ivrogne a jeté une bouteille contre son pare-brise. C’est pourquoi la pièce démarre par une rencontre : celle de deux personnages en errance, en fuite, dans la rue. Deux mondes opposés au même endroit : le théâtre trouve son sens dans les antagonismes. L’un se perd dans la ville, l’autre, un jeune homme, part le lendemain faire le tour du monde. C’est ce soir qu’il doit dire adieu à sa mère. Comme Œdipe, aucun de ces personnages ne voit ce qui lui crève les yeux. Le Bord est la neuvième pièce que Bond ait écrite pour adolescents (elle s’adresse évidemment, et peut-être encore plus, aux adultes). Le décor peut être monté dans une salle de classe. Chaque pièce est écrite pour deux ou trois acteurs. Eschyle, Sophocle et Euripide eux aussi ne disposaient que de quelques protagonistes. Bond a l’ambition d’écrire pour collégiens et lycéens des tragédies grecques en miniature. Le Bord est une pièce modeste : deux portes, un sac à dos, un portefeuille, un couteau, une barre chocolatée. Bond crée avec une économie explosive un théâtre déployant l’humaine condition : le deuil, la perte, la séparation, le consentement, la réconciliation. Dans ce nouveau théâtre, Œdipe n’a plus besoin de se crever les yeux pour que les spectateurs se voient eux-mêmes. Il n’y a plus de dieux ni de fantômes dont il faut satisfaire la soif de vengeance : il n’y a plus que l’humanité qui regarde courageusement la réalité en face. Et la transforme.

Diriez-vous que ce texte déploie une écriture de la colère ? Et en filigrane de la compassion ?

J.H. : La question est très intéressante. Le temps n’est pas, dans l’œuvre de Bond, aux sentiments et au sentimentalisme qui sont à la base même des dispositifs idéologisants de la télévision et du cinéma (ou théâtre !) commerciaux. Comme je l’ai dit plus haut à propos des trois cerveaux du théâtre, et d’Œdipe, il s’agit de voir et de comprendre. Ce qui n’implique aucunement un théâtre cérébral ou désincarné. Des neuroscientifiques comme Antonio Damasio ont démontré que la capacité d’exprimer et de ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre de comportements rationnels. Les émotions ont une valeur cognitive. Ainsi, la tristesse pense, la colère pense, le rire pense – ce qui est le propre de l’homme. C’est là toute la force d’une représentation théâtrale : Sganarelle tombe et Dom Juan blasphème. Et tout un univers de paradoxes philosophiques se déploie et nous offre l’hospitalité. L’univers de Bond – ­ et c’est pourquoi je lui ai consacré une grande partie de ma carrière – est précisément celui des déshérités, des oubliés, des réduits-au-silence. Son théâtre révèle les processus qui organisent rationnellement l’anéantissement de l’individu. Or, il suffit qu’une femme mette du sucre dans son café, qu’un homme enfile un manteau, qu’un adolescent boive son thé : voilà des gestes ordinaires, tellement simples, mais qui, magnifiés par le geste de l’acteur, rappellent à l’être humain, dans la joie des retrouvailles que procure le Tragique, que “le sens de la vie est plus important que la vie elle-même“.

 

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

Le Bord
du Lundi 11 juin 2018 au Samedi 30 juin 2018
Théâtre de l'Epée de bois
Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris

du lundi au vendredi à 20h30, samedi à 16h et 20h30. Tél : 01 48 08 39 74. Durée : 1h.


Le Cerveau de bois, Nouveaux écrits sur le théâtre, traduction Jérôme Hankins et Gisèle Joly, à paraître aux éditions de l’Arche, 2019.


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