La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

L’amante anglaise

L’amante anglaise - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Pascal Gely / artcomart Légende photo : Claire (Ludmila Mikaël) et l’interrogateur (André Wilms) face à l’énigme de l’acte criminel

Publié le 10 juin 2009

Ludmila Mikaël, sublime interprète de Duras…

1966. Fait divers. Des morceaux de corps sont trouvés dans des wagons de marchandises. Tout sauf la tête. Grâce au recoupement ferroviaire, le lieu du meurtre est localisé, à Viorne, circonscription de Corbeil. Claire Lannes aussitôt avoue son crime. Elle a tué sa cousine, Marie-Thérèse Bousquet, sourde et muette qui vivait avec elle et son mari et tenait la maison. Elle a dépecé et dispersé le cadavre par bouts jetés dans les trains qui passaient sous le pont de La montagne pavée, à côté. Sauf la tête. Elle vit à Viorne depuis 22 ans. Elle s’était mariée en 1942 avec Pierre Lannes. Il est fonctionnaire au ministère des Finances. Elle ne travaille plus. Elle est arrêtée. Voilà. Fait divers. Et pourtant, l’alignement des phrases soigneusement jointoyées selon l’ordre judiciaire n’épuise pas le mystère, le pourquoi de l’acte, monstrueux. Et sans doute est-ce ce qui fascina Marguerite Duras, quand elle lut la chronique du procès d’Amélie Rabilloux, qui avait assassiné d’un coup de marteau son mari, en 1949, et méthodiquement dispersé la dépouille au gré des trains. L’écrivain en avait d’abord tiré une première pièce en 1959, Les Viaducs de la Seine-et-Oise, qu’elle détesta plus tard. Elle écrivit alors un roman L’amante anglaise en 1967, adapté au théâtre l’année suivante et créé par Claude Régy.
 
« Pouvez-vous me dire qui vous êtes ? » demande l’interrogateur
 
Marguerite Duras creuse donc ici le pourquoi, dressé contre la raison. Un interrogateur questionne le mari, puis elle, Claire Lannes. Il cherche le mobile, fouille le passé. Voudrait comprendre. Et l’énigme résiste, se loge dans les plis de l’existence, aux creux d’un quotidien grisâtre, sous la poussière vive d’un amour enfui, à l’ombre d’une attente inconsciente. Les mots parfois griffent, se dérobent, se perdent dans la commotion des pensées. Pierre Lannes s’applique à répondre, ausculte la routine des années, leur union devenue indifférente, cette femme complexe, « qui ne s’est jamais accommodée de la vie », qui aima autrefois un autre à la folie, chuta par trahison, et attendit de vivre. Elle aussi se livre, mais joue aussi, esquive, se sauve, enfermée en elle-même, peut-être pour ne pas chuter au fond de sa béance. La metteur en scène Marie-Louise Bischofberger suit les précises didascalies, s’efface derrière le texte, ponctuant seulement l’interrogatoire de vacarmes et de projections ferroviaires. Devant le rideau de fer baissé, André Wilms, en interrogateur fébrile et inquiet, Ariel Garcia-Valdès, en mari médiocre dépassé par une histoire trop grande pour lui, et Ludmila Mikaël, lumineuse et opaque, forment un subtil double duo. L’actrice surtout irradie par la justesse de son jeu, concret et troublant, changeant comme la moire. Elle n’essaie pas à percer la brume, elle laisse pressentir les abymes, les entailles profondes, la pénombre irrémédiable. Le mystère de l’être. Jusqu’au vertige
 
Gwénola David


L’Amante anglaise, de Marguerite Duras, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger, à 20h30, sauf dimanche à 15h, relâche lundi, 19 rue de Surène, 75008 Paris. Rens. 01 42 65 07 09 et www.theatremedeleine.com. Durée : 1h30. Texte publié dans le programme.

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