La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

La fameuse Tragédie du riche Juif de Malte

La fameuse Tragédie du riche Juif de Malte - Critique sortie Théâtre Paris L’Epée de Bois

L’Epée de Bois / de Christophe Marlowe / traduction Henri-Alexis Baatsch / mes Bernard Sobel

Publié le 26 octobre 2015 - N° 237

Accueilli par Antonio Díaz-Florián au Théâtre de l’Epée de Bois, Bernard Sobel revient à la tragédie de Christopher Marlowe (1564-1593), œuvre scandaleuse à la hauteur du scandale du monde, avec une équipe de dix-sept comédiens.  

Pourquoi revenir à cette pièce particulièrement noire, que vous avez déjà mise en scène en 1976 et 1999 ?

 Bernard Sobel : Parce que cette pièce révèle l’origine de l’état de notre monde tel qu’il est. Marlowe rend compte de la naissance de notre monde, qui sera celui d’une brutalité incessante. Nous sommes obligés de reconnaître que la violence est le problème fondamental auquel l’espèce humaine a affaire. Ce qui est fort devient juste, c’est la loi du plus fort qui régit le monde, ce sont la loi du marché et la recherche du profit qui régissent notre vivre en commun et qui font que peut-être nous arriverons à la fin de l’espèce. Ne racontons pas que l’homme est bon par essence. Le poète garde les yeux grand ouverts face au monde, comme le font Rimbaud, ou Christian Dietrich Grabbe (1801-1836) dans sa pièce Hannibal *, ou Charlie Chaplin dans Monsieur Verdoux, portrait d’un assassin en série pour parler de la violence du monde. La pièce n’est pas plus noire qu’une tragédie d’Eschyle comme L’Orestie, ou que la réflexion de Beckett. Et ce que Marlowe rejette, ce n’est pas la réalité de la violence, c’est l’hypocrisie. La pièce vise à démasquer, et non à condamner. L’auteur affronte ces sujets sans aucun atermoiement, et il induit la question des outils et des tentatives pour canaliser et transformer cette violence, sachant que l’élaboration des civilisations se traduit par des processus difficiles et contradictoires.

« Marlowe rend compte de la naissance de notre monde, qui sera celui d’une brutalité incessante. »

La pièce a été représentée pour la première fois en 1592, à un moment de transition entre le Moyen Age et l’époque moderne…

B. S. : C’est une période de rupture fondamentale, à l’échelle planétaire. Et c’est un moment où la civilisation européenne fait preuve d’une violence terrible, par exemple en Amérique du Sud. Auparavant, chacun avait sa place, dans un monde ordonné, obéissant à une cosmogonie chrétienne. Le bouleversement du monde entraîne l’affirmation du moi. Après les mystères du Moyen Age, les morality plays, et un theatrum mundi entre le ciel et l’enfer, Marlowe rend compte du monde tel qu’il est et refonde le théâtre en le centrant sur l’individu. Grand poète, fils de savetier rêvant de plus de droit et plus de pouvoir, il est un Picasso du théâtre qui crée un théâtre nouveau avec un vieil outil. Et contrairement à Shakespeare, qui pose les problèmes de l’humanité à travers l’héritage des rois, Marlowe évacue toute transcendance et fait face aux réalités de la violence.

Comment traiter le personnage central du Juif de Malte, qui correspond à une vision chrétienne caricaturale et antisémite ?

B. S. : Mais il n’est en rien une caricature ! Barabas, très riche marchand et non pas usurier, comme Antonio dans Le Marchand de Venise, est dépouillé de l’intégralité de ses biens par le gouverneur de l’île de Malte afin de payer un tribut aux Turcs. D’un seul coup, un honnête homme est volé en toute légalité, et il ne le supporte pas. C’est la naissance du sujet qui s’élève contre le racket comme loi fondamentale. Barabas demande la paix et comme Giordano Bruno aspire à l’infini, et son erreur est probablement de vouloir être seul au monde. Bouc émissaire, il est une figure honnie, diabolisée, accusée d’un péché originel par les Chrétiens, et Marlowe se sert de cette figure pour démasquer l’hypocrisie d’une bien-pensance qui permet le vol en plein jour. L’accusation d’antisémitisme est à côté de la plaque. Marlowe crée un outil scandaleux face à une violence scandaleuse, un monstre face une quotidienne monstruosité. Comment voulez-vous aborder ce scandale en prenant des pincettes ?

Propos recueillis par Agnès Santi

* Mise en scène par Bernard Sobel en 2013

A propos de l'événement

La fameuse Tragédie du riche Juif de Malte
du Mercredi 4 novembre 2015 au Dimanche 29 novembre 2015
L’Epée de Bois
Route du Champ de Manoeuvres, 75012 Paris, France

du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h. Tél : 01 48 08 39 74.


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