La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Jean-Louis Martinelli

La création est menacée

La création est menacée - Critique sortie Avignon / 2012
Légende : Jean-Louis Martinelli © Hannah Assouline

Publié le 10 juillet 2012

Au printemps 2012, Jean-Louis Martinelli a pris la tête d’un mouvement contre le gel des budgets réunissant les scènes nationales et les CDN de la région Île-de-France. Parallèlement, en mars, le directeur du théâtre des Amandiers rendait à Frédéric Mitterrand un rapport conçu collectivement sur les nouvelles sources de financement du spectacle vivant. Un homme de théâtre au cœur des questions financières et de la place de la culture en temps de crise.

La rengaine du monde de la culture qui réclame toujours de l’argent ne risque-t-elle pas en fin de compte de le desservir ?
Jean-Louis Martinelli : Les moyens accordés aux équipes de création n’ont pas pour but de flatter l’ego ou de rendre la vie des acteurs plus aisée. Bien sûr, puisqu’il s’agit de dépense publique, des règles s’imposent, qui malheureusement ne sont pas suivies partout. Aux Amandiers, on a depuis longtemps limité l’échelle des salaires dans un rapport maximal de 1 à 5. Chacun doit participer aux efforts et on le fait depuis longtemps. Mais dans la région, nous travaillons à budgets constants depuis plusieurs années, soit, étant donné l’inflation, une perte de six millions d’euros pour les CDN et Scènes nationales d’Île-de-France en sept ans. C’est pourquoi nous avons tiré la sonnette d’alarme.

Dans le rapport remis à l’ancien ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, vous préconisez une loi d’orientation. Pour quelle orientation ?
J-L.M. : Il faut tout d’abord noter que ce rapport est collectif, fruit de compromis passés entre des personnes pas forcément en accord. Je ne suis donc pas à cent pour cent derrière chacune des mesures proposées. Une loi d’orientation permettrait de fixer des caps et des règles, par exemple concernant le niveau de dépenses publiques. Le mieux serait même qu’elle existe au niveau européen. C’est important de pouvoir se situer dans la durée et il faut montrer une volonté, une direction. A force de reculs, on abandonne notre histoire, et notre terrain poétique et sensible. A l’international, les moyens accordés aux instituts français ont été divisés par trois en cinq ans.

« 
A force de reculs, on abandonne notre histoire, et notre terrain poétique et sensible. »

Toujours des moyens, mais dans quelle perspective ? N’y a-t-il rien à changer dans le fonctionnement du spectacle vivant ?
J-L.M. : Si, bien sûr, mais cela doit passer par plus de moyens. Il faudrait par exemple faire un état des lieux des compagnies et en doter un certain nombre, qu’on pourrait appeler compagnies nationales, de manière à ce qu’elles soient en autonomie de production, adossées à des lieux qu’elles n’auraient pas la charge d’animer, et qu’elles puissent penser le travail dans le temps. Pour les compagnies non nationales, il faudrait alors confier un rôle de pilote aux régions.

Ne pensez-vous pas que le concept de démocratisation de la culture est lui-même en crise ?
J-L.M. : Il n’y a pas d’échec de la démocratisation de la culture comme on peut l’entendre ici et là. Regardez ce qui a été fait depuis l’après-guerre, c’est considérable ! Mais aujourd’hui, bien des ressources et des dépenses ne vont pas au bon endroit. Le théâtre des Amandiers se trouve par exemple dans un territoire que l’on qualifie de sensible et c’est évident qu’il y a dans ces territoires un travail prioritaire à effectuer pour l’éducation et la confrontation à l’œuvre d’art. C’est ce que nous faisons ici : nous sommes partenaires avec quarante-cinq classes de collège et de lycée, nous organisons des stages de formation pour les professeurs, et pour faire fonctionner cela, on est obligé de prendre sur les budgets de création. En fait, nous faisons un gros travail pour que nos lieux soient traversés par le plus possible de gens différents. Mais cela nécessiterait aussi que l’on ne distribue pas sur scène que des « français d’apparence » comme on dit. Aujourd’hui, la Comédie-Française par exemple n’est certainement pas à l’image de la France.

Parallèlement, on entend souvent la profession râler contre l’importance prise par les obligations de l’action culturelle…
J-L.M. : On a longtemps opposé Malraux et Bourdieu, pour faire simple, la création d’un côté et l’action culturelle de l’autre. Et pourtant les deux sont tout à fait complémentaires. Mais le problème est qu’on demande aujourd’hui aux artistes qui veulent des subventions ou aspirent à diriger un lieu quels sont leurs projets d’action culturelle et que l’on se désintéresse de la qualité de leurs créations. On ne peut pas justifier que la dépense publique passe aujourd’hui uniquement par la question du lien social. En fait, le fléchage des crédits doit être séparé. Et ce qui est le plus menacé aujourd’hui, c’est la création.


Propos recueillis par Eric Demey

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