La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

La Compagnie des spectres

La Compagnie des spectres - Critique sortie Théâtre
Légende : Zabou Breitman seule en scène dans La Compagnie des spectres. Copyright : Zabou Breitman

Publié le 10 octobre 2010

Zabou Breitman adapte à la scène un roman de Lydie Salvayre qui ravive la mémoire d’une France délatrice et collabo. Un monologue un peu trop ronronnant.

Car on a beau (se) creuser, le monologue de Zabou aussi résiste. Non pas que le déroulement en soit abscons. Au fur et à mesure, le relais passe souplement de génération en génération. Celui de la narration qui glisse d’une mère à sa fille. Et celui de l’action qui saute de 2010 à 1943. Au centre du récit, une filiation fille-mère-grand-mère qui laisse la dernière née du côté de celles qui ont peur et veulent en finir avec le passé, tandis que les deux aînées font et ont fait preuve d’un goût de la résistance qui parfois confine à la folie. Au milieu de ce beau monde, un huissier vient faire un inventaire avant saisie dans la maison de la fille et de sa mère, et ravive ainsi les souvenirs et l’instinct de révolte de cette dernière. Tour à tour, Zabou Breitman, impeccable mais excessivement propre, incarne ces personnages et d’autres encore : Pétain, sa femme, son médecin, des miliciens, un oncle, etc. Dans cette famille de province, la grand-mère a un jour construit le projet naïf d’aller voir Pétain à Vichy pour lui dire qu’il était bon mais qu’il se trompait. Puis, dans la droguerie du village, elle a craché en public sur son immense portrait. Elle a ainsi enclenché une forme de malédiction qui connut comme premier épisode tragique la mort d’oncle Jean, torturé et exécuté par des miliciens, histoire que la sœur du martyr – la mère de la narratrice donc – ne cesse jamais de ressasser.

« Deux bons français »

Le problème de cette vieille femme en 2010 est la compagnie persistante de ces spectres qui l’empêchent de dormir, ou la font cauchemarder. En se débarrassant de l’huissier, parviendra-t-elle à retrouver une certaine tranquillité ? Dans la résistance au pouvoir de l’officier, fille et mère finiront-elles par se retrouver ? Les questions peuvent paraître oiseuses mais la situation est comique. A insulter l’huissier « envoyé par Darnand » et à clamer sa haine du « maréchal Putain », la mère récalcitrante embarrasse sa fille qui craint de subir en retour les foudres de l’officier de justice. D’autant plus qu’elle a beau s’interposer, sa mère poursuit coûte que coûte son récit et multiplie les menaces. Tout ceci est bien mené, consensuel et léger. Pas de transgression hormis une délicieuse transition entamée par une danse entre  Zabou Breitman et un pantin de Pétain, les yeux à hauteur de décolleté, qui s’achève en fellation. Pour le reste, l’Histoire, la violence civile, les douleurs physiques et morales ou les rapports familiaux, tout n’est qu’esquissé et enrobé d’un parfum acidulé qui laisse ce monologue trop souvent ronronner. Certes, on frémit quand même lorsque l’actualité s’amuse à s’inviter, par un « heureux » hasard : les deux délateurs du récit signent leur lettre de dénonciation : « deux bons français », une expression que le jour même M. Besson venait sans rire de réactualiser.

Eric Demey


La Compagnie des spectres, de et avec Zabou Breitman, d’après un roman de Lydie Salvayre. Au Théâtre Monfort. Du 28 septembre au 31 octobre à 20h30, dimanche à 16h. 106 rue Brancion, Paris 15ème. Tél : 01 56 08 33 88.

A propos de l'événement



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