La Terrasse

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Théâtre - Entretien

Jean-Louis Martinelli

Jean-Louis Martinelli - Critique sortie Théâtre
Crédit : Dalil Djediden Légende : Jean-Louis Martinelli, metteur en scène d’Une Maison de poupée au Théâtre Nanterre-Amandiers

Publié le 10 mars 2010

Du drame bourgeois à l’espace du tragique

Le directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers met en scène Une Maison de poupée de Henrik Ibsen. Un version qui se fonde notamment sur une nouvelle traduction de la pièce et sur la présence, dans le rôle de Nora, de la comédienne Marina Foïs.

Vous envisagez Une Maison de poupée comme un texte qui va au-delà du féminisme. De quelle question plus globale la pièce d’Ibsen est-elle, selon-vous, constituée ?
Jean-Louis Martinelli : De la relation entre l’esclave et celui qui a le pouvoir, entre la liberté individuelle et les valeurs dominantes d’une société. Tout le théâtre d’Ibsen parle de cela, de la crise de la société bourgeoise, des rapports de force qui font s’affronter l’espace du singulier et celui de la norme. Bien sûr, le féminisme s’inscrit dans cette dialectique, il en fait partie, mais je pense que la problématique morale qui se situe au centre d’Une Maison de poupée va bien plus loin que cela. En faisant glisser sa pièce du drame bourgeois à l’espace du tragique, Ibsen se demande comment un individu, quel qu’il soit, peut arriver à s’épanouir tout en étant contraint par des règles sociales strictes. C’est cette question qui m’intéresse, c’est le rapport dominant/dominé au sens large.
 
Quel regard portez-vous sur le personnage de Nora ?
J.-L. M. : Pour moi, Nora n’est pas une femme enfant, c’est une figure de femme intelligente qui a dû s’accommoder des codes du milieu social dans lequel elle est née et a grandi, codes auxquels elle a d’ailleurs longtemps adhéré, avant de les faire voler en éclats. Nora s’est arrangée avec l’existence, notamment, en mentant. Le mensonge, chez elle, n’est pas un trait psychologique, mais un moyen qu’elle a mis en place pour survivre. Ainsi, elle avance masquée pendant une grande partie de la pièce.
 
Quel couple forme-t-elle avec son mari, Torvald Helmer ?
J.-L. M. : Un couple qui s’aime, qui se désire, dans lequel l’érotisme est très présent. Ce n’est que lorsque Nora s’aperçoit de l’égocentrisme absolu d’Helmer (ndlr, rôle interprété par Alain Fromager), c’est-à-dire assez tard, qu’elle comprend la situation dans laquelle elle se trouve et décide de changer de vie. C’est à ce moment-là qu’elle devient une grande figure d’émancipation.
 
«  Nora s’est arrangée avec l’existence, notamment, en mentant. Le mensonge, chez elle, n’est pas un trait psychologique, mais un moyen qu’elle a mis en place pour survivre»
 
Pourquoi avez-vous choisi Marina Foïs pour interpréter ce rôle ?
J.-L. M. : Je cherchais une comédienne d’une quarantaine d’années qui puisse incarner à la fois la fantaisie et l’intelligence. Une comédienne très libre. Marina Foïs possède toutes ces qualités. Elle renvoie l’image d’une femme moderne, d’une femme d’aujourd’hui. Cette forme de contemporanéité est quelque chose que je souhaitais absolument trouver chez le personnage de Nora, car le processus dans lequel elle s’est enfermée – celui du renoncement à soi-même – n’est pas propre au XIXème siècle. C’est quelque chose qui peut arriver dans n’importe quel couple d’aujourd’hui.
 
Est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé d’actualiser cette pièce ?
J.-L. M. : Oui, mais je dois dire que j’ai davantage travaillé sur une forme d’atemporalité que sur une actualisation farouche qui aurait dessiné, de façon trop voyante et trop volontaire, des repères contemporains. Pour autant, me sentant véritablement de plain-pied avec cette pièce-là, il a tout de suite été pour moi évident que je ne devais pas jouer sur un effet de distance, que ce spectacle devait se dérouler ici et maintenant.
 
Quel univers scénographique avez-vous élaboré pour cet « ici » et ce « maintenant » ?
J.-L. M. : Gilles Taschet (ndlr, le scénographe du spectacle) et moi-même avons travaillé à dépouiller un maximum la représentation d’accessoires réalistes, afin de créer un espace à peu près vide. Un espace pour lequel nous avons cherché à éviter l’anecdote pour nous centrer sur l’essentiel.
 
Pour quelle raison avez-vous décidé de procéder à une nouvelle traduction ?
J.-L. M. : Parce que je souhaitais mettre en scène une version aux accents plus chaotiques, moins littéraires que les traductions françaises existantes. Une version qui se situe au plus près de l’oralité. J’ai effectué ce travail avec Grégoire Œstermann et Amélie Wendling. Lorsque nous avions le choix entre deux expressions, l’une recherchée et l’autre plus courante, nous avons systématiquement choisi la plus courante. Car, nous avions envie de retrouver sur le plateau l’émotion du langage parlé, nous avions envie d’instaurer une forme d’adresse très directe, un rapport au texte qui soit le plus brut possible.
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat


Une Maison de poupée, de Henrik Ibsen (texte français de Jean-Louis Martinelli, Grégoire Œstermann et Amélie Wendling, publié aux éditions de L’Arche) ; mise en scène de Jean-Louis Martinelli. Du 10 mars au 17 avril 2010. Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h30. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre. Réservations au 01 46 14 70 00 ou sur www.nanterre-amandiers.com

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