La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Je serai abracadabrante jusqu’au bout

Je serai abracadabrante jusqu’au bout - Critique sortie Théâtre Paris La Maison de l’arbre

La Maison de l’Arbre / d’après le Journal de Mireille Havet / mes Gabriel Garran

Publié le 28 septembre 2013 - N° 213

Avec une grande maîtrise et une intelligence dramatique tout en retenue, Gabriel Garran adapte et met en scène le journal incandescent de Mireille Havet, interprétée par Margot Abascal. 

Très conviée dans les salons, amie de Cocteau et d’Apollinaire, qui l’appelait « la petite poyétesse » et publia ses écrits depuis ses seize ans, Mireille Havet (1898-1932) mourut prématurément, dans la misère et la solitude, alors que son talent littéraire manifeste lui promettait le succès. L’enfer infamant de la drogue, ses passions libertines sans issue, son « âme d’assassin », sa « paresse » et son tempérament eurent raison de sa volonté et de son ambition de vivre. Inconnu, monumental, vertigineux, son journal fut retrouvé en 1995 dans une malle perdue au fond d’un grenier. Des milliers de pages noircies par une plume scandaleuse et ravageuse. Claire Paulhan l’a publié, et Gabriel Garran, inlassable  défricheur de textes inédits, le met en scène avec la comédienne Margot Abascal. Cette pièce, c’est donc d’abord la découverte de ce grand texte de littérature, écrit par une jeune femme qui, avec une rare sincérité et une extrême lucidité, dit tout de ses désirs et de ses manques, de son rapport aux autres et à soi, de ses contradictions, entre le merveilleux et l’effroyable : tout son être plongé dans le monde se trouve ici exposé. L’art est voyant…

Vie secrète des mots

Eprise de liberté mais prisonnière de la drogue, amère face au “carnaval“ de sa vie, amoureuse éperdue et insatiable des femmes, permissive mais ô combien lourde de son âme « de plomb », cette naufragée incandescente des Années Folles se situe irrémédiablement à la marge, hors des normes et des lois du monde. La mise en scène de Gabriel Garran, très tenue, précise et maîtrisée, évite le piège de l’ostentatoire. Aucune hystérie dans le jeu de l’excellente comédienne, c’est la force simple de la parole qui habite le plateau, et c’est la force d’une évidence. Tous les déplacements de la comédienne font sens, et quelques repères discrets et délicats laissent voir ou entendre l’époque, et signifient aussi le pouvoir singulier et infini de l’art. « Arlequin mon petit camarade », sans masque… L’écriture est « une amie confidentielle qui me reçoit à toute heure. » dit Mireille Havet. L’écriture est un remède, mais elle révèle aussi ici une désertion de la vie, un abandon. La très belle scénographie signée Jean Haas avec ses chaises grises suggère comme une sensation d’absence profondément émouvante : l’absence des disparus morts à la guerre, mais aussi l’absence au monde de cette jeune femme dont l’intense vie secrète des mots traduit l’impossibilité de vivre sans se détruire. Du très bon théâtre…

 

Agnès Santi

A propos de l'événement

Je serai abracadabrante jusqu’au bout
du Mercredi 25 septembre 2013 au Dimanche 27 octobre 2013
La Maison de l’arbre
9 rue François Debergue, 93100 Montreuil
Du 25 septembre au 27 octobre 2013, sauf les 11, 12 et 13 octobre, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h (relâche lundi, mardi). Tél : 01 48 70 00 76. Durée : 1h. Journal  édité en quatre tomes par Claire Paulhan.
x

Suivez-nous pour ne rien manquer sur le Théâtre

Inscrivez-vous à la newsletter

x
La newsletter de la  Terrasse

Abonnez-vous à la newsletter

Recevez notre sélection d'articles sur le Théâtre