La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Jacques Rebotier

Jacques Rebotier - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : DR

Publié le 10 janvier 2012 - N° 194

Le chant très obscur de la langue

Trois filles et trois valises, une iconoclastie jubilatoire, une heuristique en musique : Jacques Rebotier résiste au chaos par la déconstruction, orchestrée avec fantaisie, insolence et humour.

Pourquoi des Parques ? Et pourquoi un parking ?
Jacques Rebotier : J’avais envie de travailler avec trois voix féminines. Les trois Parques ? Parce que c’est trois filles, mais il n’est pas question, en tout cas, pas directement, des trois Parques de la mythologie. Le parking ? Parce qu’on est parqué entre la vie et la mort ; parce que dans un parking, on regarde passer les gens… C’est une façon d’avoir les sens ouverts sur toute la réalité. Au-delà de ça, mon travail porte sur la pensée et le mystère de la pensée. Comment on communique au présent, porté vers le futur et nourri de tout ce qu’il y a dans le passé. Comment le curseur de la pensée se balade, comment ça s’empile : c’est ce mystère de la conscience qui m’intéresse. Je travaille avec, comme matériaux, des phrases qui nous passent dans la pensée, des sons, des sensations, des souvenirs. On ne sait pas comment ça marche, et on l’accepte sans le contrôler. La pensée est un grand chaos et le chaos du monde est, face à elle, comme un écho et un miroir. En fait, je travaille sur ce que Cicéron – qui savait ce qu’un rhéteur peut faire de cette musique qu’est la langue – appelait « le chant très obscur de la langue », et pour cet oratorio du quotidien que je compose, le travail est aussi musical. Je note les textes sur des partitions, car l’expression passe par la musique et le tempo de la langue.
 
« Mon travail porte sur la pensée et le mystère de la pensée. »
 
Si telle est la forme du discours, quel est son contenu ?
J. R. : Il est à mettre en rapport avec la stratégie du chaos. Depuis l’Ecole de Chicago et les théoriciens de l’ultralibéralisme, on sait que c’est une stratégie de construire du chaos pour détruire la démocratie, les valeurs de la civilisation, les services publics, etc. La crise est bénéfique pour ceux qui en profitent et tâchent de faire accepter aux gens qu’il faut tout détruire. J’ai noté une phrase de Sarkozy qui dit cela : « On n’peut pas, nous la France, être un îlot qui surnage, par-delà une tempête planétaire. » Par un traitement de mise à plat et de filtrage musical, tout à coup, la musique profonde de la phrase apparaissant, son sens se révèle. En utilisant des phrases de Guéant, de Pécresse, de Hollande, d’hommes politiques ou de sportifs, et en les confiant aux trois filles pour qu’elles les parlent avec la même musique que la phrase d’origine, on entend vraiment ce que ces gens racontent. Il s’agit en fait de débusquer le réel, de révéler ce qu’il est en vrai, en restituant son coefficient d’étrangeté. Je fais des jeux de sons qui sont aussi des jeux de sens : ainsi, dans la phrase où Hollande investit Ségolène Royal pour la présidentielle, son inconscient parle : il n’a pas envie de l’investir. Il faut analyser et redire cette phrase pour saisir son sens.
 
Que comprendre, alors, dans cette espèce de chaos ?
J. R. : En musique ou en danse, on accepte qu’on fasse des spectacles sur le chaos sans narration, sans ordre. Mais on l’accepte beaucoup moins dans le théâtre ou le roman. Or, moi, je travaille beaucoup là-dessus. Il ne faut pas s’attendre à une histoire ! Je revendique cela ! Il y a des ordres indiscutés qui organisent la société et il faut y mettre du désordre. Et il y a du désordre dans nos têtes et il faut essayer de l’ordonner. C’est pour cela que sur le plateau nu, surgira un truc en train de se faire, un peu comme un chantier dans un cerveau ouvert, à l’intérieur duquel on regarderait.
 
Propos recueillis par Catherine Robert


Les trois Parques m’attendent dans le parking, texte et mise en scène de Jacques Rebotier. Du 19 janvier au 12 février 2012. Du mardi au samedi à 21h ; le dimanche à 15h30. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre. Tél : 01 46 14 70 00.

A propos de l'événement



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