La Terrasse

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La musique Baroque en France

Alexandre Tharaud et Pierre Hantaï / Clavecin, piano et musique ancienne

Alexandre Tharaud et Pierre Hantaï /
Clavecin, piano et musique ancienne - Critique sortie
photo: Alexandre Tharaud

Publié le 10 juillet 2008

Alexandre Tharaud et Pierre Hantaï /
Clavecin, piano et musique ancienne

Comment interpréter la musique ancienne pour clavier ‘ Tel est l’objet du débat réunissant le claveciniste Pierre Hantaï et le pianiste Alexandre Tharaud. Le premier est connu pour ses interprétations en soliste (Les Variations Goldberg de Bach, les sonates de Scarlatti…) et en musique de chambre, avec ses frères ou avec son ensemble, Le Concert français. Quant au second, il s’est distingué en jouant sur piano la musique baroque : Bach, mais aussi Rameau et, plus récemment, Couperin.

Pierre Hantaï, avez-vous joué du piano ‘ Et vous, Alexandre Tharaud, joué du clavecin ‘
 
Pierre Hantaï : Ma famille avait un piano Bösendorfer à la maison. Pour mon père, cet instrument incarnait une certaine idée de la bourgeoisie. Ma mère en jouait, et mes frères et moi avons tous commencé sur cet instrument. Je jouais surtout de la musique ancienne au piano, notamment Bach. Mais au même moment, les choses bougeaient et nous nous sommes rapidement mis aux instruments anciens.
 
Alexandre Tharaud : Mes parents m’ont mis au piano sans me demander mon avis. A l’époque, je voulais devenir compositeur, chef d’orchestre, magicien… Puis le piano a pris le dessus. Quand j’ai travaillé Rameau pour l’enregistrement, je suis allé voir beaucoup de clavecinistes et je me suis un peu mis moi-même au clavecin, mais c’est très différent. J’ai donné un concert à Auvers-sur-Oise où je tenais la partie de clavecin dans le continuo. C’était un cauchemar ! J’avais l’impression que l’instrument ne sonnait plus et je tapais comme un malade. Je jouais cela comme un concerto de Prokofiev. Donc, plus jamais de clavecin pour moi ! Quant au piano, je me pose la question d’arrêter d’en jouer. Par contre, je ne pourrais pas arrêter la scène.
 
« Pour nous pianistes, nous ressentons un sentiment de fragilité quand nous mettons les mains sur un clavecin. Nous avons l’impression d’être des ogres ! » Alexandre Tharaud
 
« Si j’ai fait du clavecin, c’est à cause de Gustav Leonhardt. » Pierre Hantaï 
 
Quelles sont les différences fondamentales de jeu entre le clavecin et le piano ‘
 
P. H. : Le clavecin est plus direct dans l’émission. On a l’impression d’avoir la corde sous l’ongle.
 
A. T. : Pour nous pianistes, nous ressentons un sentiment de fragilité quand nous mettons les mains sur un clavecin. Nous avons l’impression d’être des ogres !
 
Tous les compositeurs baroques s’adaptent-ils au piano ‘
 
A. T. : Certains compositeurs s’adaptent plus facilement, notamment Bach. Sa musique fonctionne avec tous les instruments. L’avantage pour le piano, c’est que, dans son écriture, il y a moins d’ornements que chez Couperin, par exemple.
 
P. H. : Bach était passionné par les questions instrumentales. Il a fait construire des instruments, était expert en orgues… Mais il est vrai que l’on peut transcrire sa musique. Pour ce qui est des ornements, il y en a effectivement peu qui sont écrits, mais je pense que Bach ornait beaucoup. C’est d’ailleurs indiqué dans divers textes. Et il faut rappeler que Mozart et même Chopin ornaient. Je pense que Chopin est ainsi un héritier de Carl Philipp Emmanuel Bach.
 
A. T. : Je le rapprocherais davantage de Couperin. Chopin et Couperin ont tous deux écrit une méthode qui présente de nombreuses similitudes, sur la souplesse du bras, sur la recherche du son… Les deux compositeurs aimaient le son intime et favorisaient des nuances très douces. Il est aussi intéressant de rappeler combien Chabrier, puis les compositeurs français de la fin du XIXème siècle, ont remis à l’honneur les formes musicales baroques. C’est pour cela que j’aime faire dialoguer Couperin et Ravel, par exemple. Ces allers-retours dans le temps sont émouvants.
 
Quels sont vos interprètes de référence dans la musique ancienne pour clavier ‘
 
A. T. : Quand j’ai commencé à travailler Rameau, j’ai acheté tous les disques de clavecin. J’ai été fasciné par la différence entre les interprétations, beaucoup plus importante que pour les sonates de Beethoven ! A part les clavecinistes d’aujourd’hui, j’écoute toujours Marcelle Meyer. C’est grâce à elle que j’ai compris qu’on pouvait jouer la musique ancienne au piano. Dans ce répertoire, elle avait un naturel désarmant. Derrière le discours musical, elle réalisait un véritable travail d’orfèvre et avait toute la rigueur que demande cette musique. En 2008, ce sera d’ailleurs le 50ème anniversaire de sa mort.
 
P. H. : Si j’ai fait du clavecin, c’est à cause de Gustav Leonhardt. Depuis très jeune, il m’a influencé. Quand j’ai été son élève, je me suis rendu compte qu’il était heureux quand on jouait l’inverse de ce qu’il faisait. Sinon, l’interprète qui m’a énormément marqué, c’est Richter. Je partage à son encontre ce que Giacometti disait quand on lui demandait pourquoi il adorait Derain : on aime seulement un artiste quand on aime ses pires œuvres.
 
Et Glenn Gould ‘
 
A. T. : Il est hors concours. Il nous a appris qu’on pouvait jouer une même musique d’une manière totalement différente. Dans une même œuvre, suivant les moments, il changeait complètement les tempi ou les nuances.
 
P. H. : Ce qui peut m’agacer, c’est qu’il prend systématiquement le contrepied de la partition. Pour moi, ce n’est pas dans Bach qu’il est le meilleur mais dans Schoenberg, où il est magistral.
 
Propos recueillis par A. Pecqueur

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