Hexagone, une petite histoire de France
En trois spectacles, Abdelwaheb Sefsaf se [...]
Au sein d’un dispositif bifrontal, les publics d’Alif sont invités à participer au spectacle conçu par Abdelwaheb Sefsaf. L’auteur, metteur en scène, comédien et chanteur nous ouvre les portes d’un monde de théâtre « où la langue devient scène, où le public devient peuple, où la poésie devient politique ».
En quoi Alif s’inscrit-il dans le projet que vous défendez au Théâtre de Sartrouville ?
Abdelwaheb Sefsaf : L’une des dimensions importantes de ce projet est de faire émerger ce que j’appelle les récits manquants de notre histoire. L’idée est de mettre en lumière des pièces, des narrations qui manquent au puzzle identitaire de notre pays. Alif porte une partie du récit d’émigration de ma famille, qui est venue d’Algérie pour vivre en France. En tant que tel, ce spectacle est l’un des petits ruisseaux qui se jettent dans la grande rivière de notre histoire nationale.
Alif fait suite à Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, spectacles centrés sur votre mère et votre père. S’agit-il, à présent, d’en venir plus précisément à vous ?
A.S. : D’une certaine façon, oui, même si j’apparaissais déjà dans les deux premiers volets de ce triptyque, puisque c’est l’enfant que j’ai été qui racontait ces histoires. Alif commence quand je rentre au collège, dans un établissement expérimental d’une banlieue de Saint-Étienne qui offre la possibilité à ses élèves de choisir l’arabe comme première langue étrangère. Dans cette nouvelle pièce, se pose ainsi la question du langage, de la langue que l’on utilise pour s’exprimer, pour s’affirmer, pour être soi… Quelle relation à l’identité entretient-on lorsqu’on parle plusieurs langues, particulièrement lorsqu’on est d’origine algérienne, avec l’histoire coloniale que l’on connaît ? Dans Alif, je raconte comment l’apprentissage de l’arabe, grâce à une professeure d’origine libanaise chrétienne, va être pour moi un véritable objet d’émancipation. Dans sa classe, l’élève que j’étais a réalisé que le monde arabe n’était ni seulement maghrébin, ni seulement musulman. De larges horizons se sont alors ouverts à moi.
Cet apprentissage passe par la découverte des grands poètes de langue arabe…
A.S. : Oui, c’est l’arabe des poètes que nous enseigne cette professeure, d’Imrou El-Qays à Mahmoud Darwich. Et pour maîtriser la prononciation, nous reprenons les chansons des grandes divas de l’époque : Faïrouz, Asmahan, Oum Kalthoum… L’enfant que j’étais se voyait uniquement comme un fils d’ouvrier immigré, avec un grand déficit de légitimité et un syndrome d’invisibilité assez marqué. Et là, tout à coup, grâce aux cours de cette professeure, je prends conscience que la culture arabe a une vraie grandeur, je deviens peu à peu fier de mes origines. Je crois que je peux l’affirmer aujourd’hui : apprendre la langue arabe m’a aidé à être pleinement Français.
Diriez-vous qu’Alif est plutôt de l’ordre de la biographie ou de l’autofiction ?
A.S. : Il s’agit vraiment d’une autofiction. Je me suis autorisé à inventer cette histoire à partir d’élément strictement authentiques. Je souhaite toujours que mes spectacles soient des chroniques sociales. Anne, par exemple, la professeure d’arabe, je l’ai un peu nourrie aux hormones, je l’ai un peu grandie… ! Je voulais qu’elle apparaisse à la mesure de la reconnaissance que j’ai pour elle. Car son enseignement nous a armés contre toutes les dérives religieuses que nous connaissons aujourd’hui. Elle nous a appris un arabe riche et ouvert, l’arabe des poètes qui ont inventé cette langue, un arabe avec lequel chacun a la liberté de faire ce qu’il veut.
Quel rôle particulier le public joue-t-il dans Alif ?
A.S. : Pour Alif, j’ai eu envie de recréer la chorale qu’avait constituée, dans son cours, notre professeure d’arabe. La scénographie du spectacle recrée, symboliquement, l’endroit au sein duquel nous chantions. Le théâtre devient une agora, un lieu de transmission et de partage. C’est une manière de dire aux spectateurs : vous allez vivre cette aventure, vous allez apprendre l’arabe avec nous. Et, surtout, vous allez vous aussi porter ce texte. Parce que, non seulement les spectateurs sont sur scène, mais celles et ceux qui le désirent peuvent interpréter les rôles de mes camarades de classe. La salle de théâtre se transforme en chœur populaire. Ce qui se joue dans Alif est plus qu’une simple fiction : c’est une véritable expérience de démocratie sensible.
Manuel Piolat Soleymat
Du 14 au 17 avril à 20h30 sauf jeudi 16 avril à 14h15 et 19h30.
Tél. : 01 30 86 77 79.
En trois spectacles, Abdelwaheb Sefsaf se [...]
Pianiste, guitariste, compositeur, compagnon [...]