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Focus -280-Le Quai à Angers

Le CDN d’Angers, un vrai collectif qui s’assume en commun. Rencontre avec Frédéric Bélier-Garcia

Le CDN d’Angers, un vrai collectif qui s’assume en commun. Rencontre avec Frédéric Bélier-Garcia - Critique sortie Théâtre Angers Le Quai - CDN ANgers Pays de la Loire
Frédéric Bélier-Garcia. © Christophe Martin

Entretien / Frédéric Bélier-Garcia

Publié le 24 septembre 2019 - N° 280

Alors qu’il s’apprête à tourner la page de plus de dix ans de direction du Quai, Frédéric Bélier-Garcia évoque avec un enthousiasme intact son mandat et sa programmation 2019/2020 en insistant sur sa dimension collective.

Vous terminez bientôt votre mandat de directeur du Quai d’Angers. De quoi êtes-vous le plus fier ?

Frédéric Bélier-Garcia : D’avoir créé un lieu qui ressemble à la vie ? On vient toujours dans un Centre dramatique national (CDN) pour le confort qu’on imagine y trouver pour produire ses spectacles, mais on comprend très vite que ce n’est pas l’essentiel. Ces lieux n’ont d’intérêt et de justification que par l’équipée collective qu’on y tente concrètement. Les vrais collectifs, ce sont les CDN, quand vous transformez un ensemble de cinquante salariés en phalanstère créatif où, comme au Quai, l’équipe peut non seulement faire vaillamment des spectacles et remplir des salles, mais aussi écrire ensemble une revue théorique « Divague », créer une installation sur le roman-photo, ou concevoir un skate park artistique dans son hall. Ici, plein de gens différents (de la billetterie, des relations publiques) programment des spectacles de cirque, de musiques ou pour enfants, selon leurs qualités, leurs affinités. Au fil des ans, des chargées de communication sont devenues régisseuses plateau, etc. Là, le terme « collectif » prend un sens, non d’une resucée exsangue d’une nostalgie convenue des années 1970, mais une machine joyeuse et joueuse dans la cité. Calder ou Tinguely sont de meilleurs modèles pour le Quai que certains discours institutionnels.

« Une saison, c’est une humeur multiple, contradictoire, que l’on traduit en programmation. »

Et le public ?

F.B.-G. : Réussir dans un CDN, c’est savoir amener cinquante personnes inconnues à un projet d’art ensemble. Ça commence par là puis cela passe au public. Il y a aujourd’hui 78 000 spectateurs au Quai pour une ville de 150 000 habitants. On n’y arrive pas en montant un Molière ou un Shakespeare, mais en fondant une histoire commune, une expérience commune, quelque chose qui s’assume en commun : équipe, artistes, auteurs et spectateurs. Le Quai est un lieu où Jonathan Capdevielle, Sylvain Creuzevault, Sophie Perez, Sylvia Costa, Elise Vigier, Nathalie Béasse viennent depuis dix ans répéter, créer, essayer des choses, un lieu où l’on fête, drague éventuellement, tente, se plante ou pas, et recommence. C’est un lieu maraudé à l’air du temps et aux gérants et mandataires de la culture – et ça marche. Nous sommes le seul CDN qui a triplé en dix ans sa puissance de création.

Comment avez-vous construit vos programmations en général et celle de 2019/2020 en particulier ?

F.B.-G. : On pose d’abord les productions. Il y avait Jonathan Capdevielle qui voulait s’emparer de Sans famille, Tiago Rodrigues et Mathilde Monnier qui voulaient écrire ensemble, Nathalie Béasse qui souhaitait travailler sur le burlesque, des acteurs avec qui j’ai travaillé qui avaient envie d’un Labiche et moi qui avais le désir d’aller avec eux dans Les Guêpes de Viripaev. Il y avait Isabelle Carré avec qui on aime faire de grandes traversées, et notre amour partagé pour une pièce étrange et ancienne de Lars Norén, et puis les amis Perez/Boussiron, dont on a produit six spectacles, que je voulais avoir dans la saison. Et il y a des mélancolies joyeuses que je voulais pour accompagner la nôtre de quitter cette maison, c’est pourquoi on a pris Christophe ou Belin ou peut-être même les Chiens de Navarre et l’Ibsen de Sivadier. Une saison, c’est une humeur multiple, contradictoire, que l’on traduit en programmation. C’est aussi cette affirmation subjective qui différencie parfois les CDN des autres maisons, et qui crée un autre rapport avec son public.

Pouvez-vous dire quelques mots de vos deux créations : Lourcine/Les Guêpes et Détails ?

F.B.-G. : J’avais envie de finir en travaillant trop plutôt qu’en collant des photos dans des albums qui finissent sur les tables basses de la DRAC !  D’où ces trois projets sur deux auteurs très vivants : Ivan Viripaev et Lars Norén, et un bien mort Labiche. Ils ont en commun de nouer et porter le comique et la mélancolie à un niveau d’indifférenciation à la fois magnifique et inquiétant. Dans les trois pièces, les personnages pourraient crier à tout moment « Mais qu’est-ce que j’ai fait ? », et c’est chaque fois potentiellement drôle et horrible. Qu’avons-nous fait pour nous retrouver individuellement comme collectivement là ? Suis-je innocent ? Ou de quoi sommes-nous coupables ? Pourquoi ? D’un crime ? De notre débâcle ? Pourrions-nous raconter notre existence comme un fait divers ou un vaudeville ? Ces textes – très différents – sont comme des jeux de piste. Comment raconter notre existence ? Chez Viripaev et Labiche, les pièces nous montrent comment on peut s’inventer une existence. Dans Détails, Norén raconte la dernière décennie du xxe siècle et le grand basculement, en trente courtes scènes. Noren y expose le monde à hauteur d’homme, à travers nos problèmes de caffè latte, d’ovulation, nos tentations érotiques, des hommes, des femmes qui essaient de se lier et de se séparer.

Quels sont vos projets pour l’an prochain ?

F.B.-G. : J’ai commandé une pièce à Marie NDiaye, que j’ai reçu au printemps – ce sera notre troisième collaboration –, j’avais monté sa première pièce et je suis heureux de repartir avec elle. Ce sera aussi l’occasion de reprendre mes activités de scénariste. Et je m’attelle à l’adaptation personnelle d’une bande dessinée de Brecht Evens, Les Amateurs, pour le cinéma. Un autre lieu ? Sans doute, j’aime ça, on verra.

 

Entretien réalisé par Isabelle Stibbe

A propos de l'événement

Le CDN d’Angers, un vrai collectif qui s’assume en commun. Rencontre avec Frédéric Bélier-Garcia
Le Quai - CDN ANgers Pays de la Loire
Cale de la Savatte, 49100 Angers.

Tél. : 02 41 22 20 20.


www.lequai-angers.eu


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