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Évolution, réalisé par Kornel Mundruczó et Kata Wéber

Évolution, réalisé par Kornel Mundruczó et Kata Wéber - Critique sortie Cinéma

Sortie Cinéma / Kornel Mundruczó et Kata Wéber

Publié le 26 avril 2022 - N° 299

Après Une femme en pièces, présentée au Festival d’Avignon 2021, Kornel Mundruczó et Kata Wéber présentent Évolution, film produit par Scorsese, qui traverse trois générations d’une famille frappée par la Shoah. Un film poignant, ouvert sur l’inconscient et la puissance du ressenti.

Après Une femme en pièces, pièce exposant un drame familial autour de la perte d’un nouveau-né présentée au Festival d’Avignon l’an dernier, mais aussi film primé à la Mostra de Venise et qui valut plusieurs récompenses à l’actrice Vanessa Kirby, Kornel Mundruczó et Kata Wéber ont réalisé Évolution, film sélectionné lors du Festival de Cannes 2021, qui en trois volets  traverse les générations au sein d’une famille marquée par la Shoah. Éva, Léna et Jonas : de la grand-mère à la fille et au petit-fils, qu’est-ce qui se transmet consciemment et inconsciemment d’un traumatisme aussi effarant, comment l’identité juive est-elle alors appréhendée, alors qu’elle est pour cette famille hongroise comme pour des millions d’autres l’unique raison de leur assassinat programmé et organisé ? Inspirée par l’histoire de la mère de Kata Wéber, l’intrigue laisse transparaître le poids des non-dits, le poids de douleurs immenses, la grande difficulté de la parentalité, la relation complexe et ambivalente à l’identité juive qui dans certaines familles s’est mue en haine de soi et  oubli catégorique des origines si dangereuses… Rappelons que presque à la fin de la guerre, de mai à juillet 1944, plus de 435000 juifs furent déportés de Hongrie dans les camps d’extermination. Très maîtrisé dans sa structure et ses mouvements, captivant du début à la fin, le film parcourt le temps et ses héritages. À la fois irréaliste et terriblement chargé du poids du réel, le premier volet poignant et effarant est un coup de poing. La caméra suit trois hommes polonais qui pénètrent dans une salle glacée et humide. Ils entreprennent l’impossible tâche de laver à grande eau le sol et les murs abîmés, découvrent horrifiés des lambeaux de cheveux dans les fissures des murs. Jusqu’à ce que résonnent des pleurs de bébé, et qu’ils extirpent une petite fille des entrailles du sol. Des enfants naissaient à Auschwitz.  C’est Éva.

La transmission en question

Des années plus tard, devenue une vieille dame, Éva (Lili Monori) reçoit la visite de sa fille Léna (Annamária Láng). En un second long plan-séquence au domicile d’Éva, la scène aussi théâtrale que cinématographique expose leur dialogue difficile sur la transmission et la vie à venir, où aussi puissamment qu’un déferlement le vécu de l’horreur continue de s’immiscer dans le quotidien, jusqu’à une scène finale imposante. Enfin, dans le dernier volet consacré à Jonas (Goya Rego), la caméra  quitte Budapest pour suivre l’adolescent chez lui, dans les rues de Berlin et devant son école, où il est harcelé. « Je ne suis pas juif », lance-t-il à sa mère, qui depuis le décès d’Éva est à cran sur ces questions. Il connaît ses premiers émois amoureux avec Yasmin, musulmane sensible au charme de Jonas et aussi peu concernée que lui par le défilé de la Saint-Martin. En hors champ, à peine effleurée, l’actualité n’est pas un enjeu. Le film ouvre la réflexion, n’illustre rien de manière didactique mais laisse émerger toute l’ambivalence et la difficulté de la transmission du traumatisme, de l’identité juive en péril, alors que les témoins peu à peu disparaissent. Contrairement à l’antisémitisme, qui continue de prospérer sous diverses formes. Celle de l’extrême-droite évidemment, mais aussi celle parmi d’autres issue d’une instrumentalisation du conflit proche-oriental. Un simplisme qui mène à la haine. Le film au contraire plaide pour une compréhension subtile, ouverte, sincère et touchante.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Évolution
du mercredi 18 mai 2022 au mercredi 18 mai 2022

Sortie en salles le 18 mai 2022


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