La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Charles Gonzalès

Charles Gonzalès - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mai 2008

Un Onnagata pour Camille

Charles Gonzalès rend la parole à celle qu’on fit taire de peur de son génie et incarne Camille Claudel, privée d’amour et de marbre et enfermée dans l’enfer de l’asile pendant trente ans.

C’est une Camille Claudel inconnue à laquelle vous rendez hommage.
Charles Gonzalès : On ne connaît de Camille Claudel que ses péripéties amoureuses et artistiques avec Rodin et on a occulté les trente années d’enfermement qu’elle a subies jusqu’à sa mort. Or, c’est long trente ans sans la visite de personne, sans pouvoir toucher le marbre… J’ai basé le spectacle sur cette souffrance-là et les dernières lettres de Camille, qui ne furent jamais envoyées et mises sous scellé par les médecins qui la considéraient comme folle. Si le théâtre est affaire d’émotion, c’est l’occasion rêvée pour dénoncer ce martyre : car il y a aussi des martyrs en art ! On commémore aujourd’hui l’œuvre de Camille Claudel et partout on parle de sa folie sans reconnaître que des hommes ont tout fait pour empêcher l’expression de son génie.
 
Comment expliquer ce silence ?
C. G. : « Tout sort du cerveau diabolique de Rodin qui a voulu m’enfermer dans son ombre. », dit-elle. Lorsqu’elle va dans les salons, elle voit ses œuvres signées par d’autres. Rodin la met enceinte trois fois, elle avorte trois fois ; elle le supplie de lui être fidèle : comment supporter de tels traitements ? C’est Rodin le responsable, mais aussi Paul, son frère, ce diplomate à la sœur encombrante qui est venue la voir à peine dix fois pendant ses trente années d’enfermement à l’asile et criera au génie après sa mort, un peu trop tard… Camille est morte en 1943. Personne ne sait où elle a été enterrée. Comme Lorca, elle repose dans un charnier oublié. Le monde entier s’est ligué pour la faire disparaître, jusqu’à certaines encyclopédies de la première moitié du vingtième siècle qui la déclarent morte en 1920 ! C’est pour cela que j’ai voulu relater sa vie jusqu’à la fin, de manière très chronologique, sur une musique originale que j’ai composée moi-même, pour arracher Camille de cet oubli où on l’a toujours reléguée et dont Jacques Cassar, qui avait trouvé ses lettres dans les caves de l’asile de Montdevergues, a été le premier à la faire sortir avec son Dossier Camille Claudel.
 
« Qu’un homme joue une femme et tout devient différent ! »
 
Pourquoi avez-vous décidé d’interpréter vous-même Camille Claudel ?
C. G. : Au départ, j’ai voulu que ce soit une comédienne qui l’interprète. Mais j’ai vite compris que Camille n’avait pas besoin de porte-parole. J’ai donc choisi de revêtir son costume et de devenir comme son ombre, un peu comme dans le théâtre japonais, où, selon le principe de l’Onnagata, un homme joue la féminité sans l’incarner complètement et sans pourtant l’effacer. D’ailleurs, lorsque le fils de Paul Claudel, Henri, est venu me voir sur scène au Lucernaire, il a cru revoir Camille, m’a-t-il dit ! Qu’un homme joue une femme et tout devient différent : il y a un recul, une transmutation d’une force incroyable, aussi bien pour le public que pour moi car ce spectacle et la rencontre avec cette femme ont bouleversé ma vie. Ce spectacle évoque le problème de la folie, de la reconnaissance artistique et celui du statut des femmes. Aujourd’hui encore, aux yeux de nombreuses personnes, la vie d’artiste apparaît comme une prostitution pour les femmes, et Camille Claudel a, comme d’autres, payé très cher son statut de femme artiste.
 
Propos recueillis par Catherine Robert


Charles Gonzalès devient… Camille Claudel, d’après les lettres de Camille Claudel ; pièce écrite et interprétée par Charles Gonzalès. A partir du 22 avril. Du mardi au samedi à 19h. Théâtre des Mathurins, 36, rue des Mathurins, 75008 Paris Réservations au 01 42 65 90 00.

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