La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Bernard Sobel

Bernard Sobel - Critique sortie Théâtre
Photo : Sainte Jeanne des abattoirs Donner forme aux questionnements civiques et politiques qui sous-tendent le poème.

L’exigence clairvoyante d’un théâtre civique

Dans les abattoirs de Chicago, Brecht fait danser pour une dernière pavane, Mauler, le roi de la viande et magnat de la conserve, avec Jeanne Dark, une figure de la bienfaisance volant au secours de la misère des travailleurs. Ce monde est aussi le nôtre à l’heure sombre du G8, raconte Bernard Sobel, metteur en scène lumineux aux exigences à la fois esthétiques et civiques.

« Rappeler à l’homme qu’il est sur la terre le seul animal qui invente des façons de vivre. »
 
Sainte Jeanne des abattoirs traite aussi de notre actualité immédiate, ainsi la rencontre peu probable entre G8 et anti-mondialistes.
Bernard Sobel : Brecht dit dans le Treizième Essai ce que représente la pièce, une réflexion sur l’une des étapes de l’évolution de l’homme faustien. C’est l’homme qui invente, à l’échelle de l’humanité, des systèmes sociaux et qui met en perspective ce qu’il a inventé : la loi du marché, la libre concurrence. Sainte Jeanne des abattoirs est une expérience poétique comparable à celle du second Faust de Goethe, à La Ville de Claudel, au Roi Lear de Shakespeare, à L’Orestie d’Eschyle. La pièce (1929-1931) correspond à une certaine époque de l’évolution du travail de Brecht, proche de Walter Benjamin, à travers le questionnement possible ou non de la représentation du monde.

Le « poème dramatique » advient à partir du moment où le théâtre, la rencontre entre spectateurs et acteurs, est appréhendé comme un lieu d’expériences.
B. S. : Le théâtre est comparable à la paillasse concrète des réflexions abstraites de la philosophie. Derrière ces interrogations, se profilent les ombres de Hegel et de Marx, même si l’historien Paul Veyne affirme que le marxisme, « c’est de la connerie ». Si je fais allusion au G8, c’est que notre réflexion sur l’invention de la loi du marché ne se fait plus à l’échelle de la ville – Chicago ou Paris – mais à celle de notre planète. Sainte Jeanne des abattoirs fait écho au « theatrum mundi » des moralités, ces pièces du Moyen Âge qui posent une question sans apporter de réponse. L’être en questionnement ne cesse d’inventer son propre destin. L’homme peut connaître de bonnes ou mauvaises expériences.

L’interrogation sur l’ambiguïté du personnage de théâtre demeure.
B. S. : Mauler, le roi de la viande à Chicago, n’est pas seulement le méchant capitaliste face à Sainte Jeanne, il incarne plutôt un portrait de Janus coupé en deux. Ce poème fait exploser les préjugés en cours sur l’œuvre de Brecht qui aurait prétendu donner des réponses. L’œuvre de Vinaver aussi se penche sur l’évolution de l’invention du capitalisme et du progrès. Les grands poètes, les frères voyants que sont Eschyle, Shakespeare, Brecht, Claudel et Vinaver, tentent de rappeler à l’homme qu’il est sur la terre le seul animal qui invente des façons de vivre : c’est sa damnation et sa gloire. Le spectateur fait partie de cette espèce créatrice.

Brecht enjoint l’homme à chercher une vie meilleure.
B. S. : Le rôle civique du théâtre est pertinent quand il rappelle que nous sommes nous-mêmes, mais plus que nous-mêmes aussi. Monter Sainte Jeanne des abattoirs  est de grande actualité. La pièce reprend la question du Roi Lear : « Est-ce que les générations futures connaîtront les mêmes souffrances ? » La réunion de spectateurs et d’acteurs est un phénomène civique. Le poème dramatique est par essence politique, comme toute réflexion dont nous avons conscience portant sur la vie de la cité. Ce théâtre – la reconnaissance qu’il est possible de donner forme aux questions qui nous occupent – est fait d’expériences in vivo.

Les jeunes acteurs issus du Conservatoire participent-ils de ce questionnement à l’œuvre dans Brecht ?
B. S. :  Le premier travail d’ensemble de ces comédiens a été de découvrir l’un des secrets de l’écriture dramatique. On peut jouer avec intensité chaque question posée sans avoir à incarner les apparentes contradictions psychologiques. L’acteur donne chair sur le plateau à une multiplicité de problèmes qui sont les nôtres. Il incarne d’abord le problème de l’écriture du poème. Le poème est le concentré de toutes ces questions au moment où il prend forme sur la page blanche. La seule réalité charnelle à laquelle se confronte l’acteur est l’effort d’écriture du poème.

Propos recueillis par Véronique Hotte


Sainte Jeanne des abattoirs

De Bertolt Brecht, traduction de Pierre Deshusses, mise en scène de Bernard Sobel, du 29 septembre au 19 octobre 2008 à la MC93 1, bd Lénine 93000 Bobigny tél : 01 41 60 72 72/ www.mc93.com

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