Le Festival Vagamondes invite au voyage curieux
Du 17 au 31 mars 2023, le Festival Vagamondes [...]
Bernard Levy met en scène la farce truculente et militante de Dario Fo et Franca Rame avec une précision et un sens du burlesque qui laissent éclater au cœur de l’âpreté du réel un comique jubilatoire.
Depuis sa première version intitulée Faut pas payer !, datant de 1974 sur fond de luttes ouvrières à Milan, jusqu’à sa réécriture en 2008 au moment de la crise des subprimes puis à cette mise en scène d’aujourd’hui de Bernard Levy, la farce truculente et militante dont le titre claque comme un slogan brûle par son actualité. Chère à Dario Fo et Franca Rame, cette proximité avec le réel se confirme, sans nul besoin de la souligner : dans un monde capitaliste en toute logique soucieux avant tout de ses profits, les contextes changent et les inégalités persistent. Au début de la pièce, alors que les prix flambent, vidant les frigos, augmentant précarité et pauvreté, Antonia et ses amies se révoltent et dévalisent le supermarché, cachant le butin comme elles peuvent, y compris sous leurs manteaux, ce qui fait que soudain le quartier se peuple de femmes enceintes… Le talent des auteurs évite le piège d’une proximité réaliste et documentaire, ici le rire éclate au cœur de la noirceur, il met à distance le drame, célèbre l’envie de vivre et occupe sa place, en écho aux brillantes comédies italiennes signées Risi ou Scola mais aussi au génie burlesque de Keaton et surtout Chaplin, avec un clin d’œil au film Les Temps modernes. Et dans cette verve comique, indéniablement, on peut voir de l’élégance.
Poétiser le réel par l’absurde
Fidèle au texte, la mise en scène affirme sa liberté créatrice et évite aussi un ancrage trop pesant dans le réalisme. À l’instar de la scénographie de Damien Caille-Perret, qui ne reproduit pas fidèlement un intérieur modeste des années 1950, mais introduit des éléments de traviole, où s’immisce une folie loufoque, drôle, tout en déséquilibres. Bernard Levy réussit dans sa mise en scène à se tenir sur cette crête en équilibre instable entre un réel désolant et une folie jubilatoire au goût de révolte. La mécanique s’emballe, au cordeau, magnifiée par le jeu des acteurs, dans une veine burlesque plus tendre que méchante, qui trouve sa juste proportion. Avec une impeccable maîtrise, jusqu’aux moustaches et aux infimes détails, les comédiens évitent le piège d’un jeu trop appuyé, maniant l’outrance avec nuance et précision, exprimant l’humanité de leurs personnages qui galèrent dans un monde dysfonctionnel, « un monde de salauds, de fripouilles et de dupes ». Vêtu d’un marcel qui laisse voir un torse bombé, Eddie Chignara est formidable dans le rôle du mari d’Antonia, ouvrier à la chaîne et syndicaliste légaliste qui abhorre le vol et peu à peu se défait de ses certitudes. Anne-Élodie Sorlin interprète à merveille la volcanique et téméraire Antonia, qui ne manque jamais d’imagination. Flore Babled, Jean-Philippe Salério, Grégoire Lagrange, et Élie Chapus complètent la distribution et font preuve d’une belle énergie. Ils composent tous ensemble une partition réjouissante, où l’absurde et l’humour poétisent le réel et invitent à le transformer…
Agnès Santi
du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Tel : 01 43 28 36 36. Durée : 2h05.
Du 17 au 31 mars 2023, le Festival Vagamondes [...]
Le metteur en scène Thierry Jolivet, artiste [...]