La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Baïbars (ou Le mamelouk qui devint sultan)

Baïbars (ou Le mamelouk qui devint sultan) - Critique sortie Théâtre
Légende photo : Dans Baïbars, se mélangent les codes et les cultures. Crédit photo : Véronique Lesperat-Hequet

Publié le 10 mars 2010

Mélange de chevaleresque et de picaresque, de trivial et de merveilleux, d’épique et d’héroï-comique, Baïbars porte pour la première fois à la scène un récit traditionnel de la culture arabo-musulmane, disparate et familier.

En adaptant cette sîra de tradition orale, Marcel Bozonnet prend le relais des conteurs des cafés d’Alep et de Damas, joue à son tour le rôle du passeur, qui, muni des bottes de sept lieues du merveilleux, déploie des ponts au-dessus des frontières et des siècles. Et le fantasme – n’est-il pas déjà périmé ? – du choc des civilisations de sauter avec lui. Comme dans « nos » légendes, Baïbars tend un arc pour prouver sa valeur. Comme dans « nos » légendes, il sauve une jeune vierge enfermée dans une tour. Etranges ressemblances. Il y a dans ces aventures, suggère le spectacle, bien autre chose qu’un récit exotique : le ferment d’une culture commune à (re)construire. Au début, Baïbars n’est qu’un mamelouk, un militaire ancien esclave, sauvé in extremis de la mort par une riche femme qui l’adopte. Son destin royal est inscrit, non dans son ADN, mais dans les sept tâches de petite vérole qu’il porte à son front ! Néanmoins, avant qu’il ne devienne effectivement « roi d’Egypte, de Syrie, et de tout l’Islam », il doit affronter autant d’épreuves qui assureront sa formation.
 
Aux frontières de l’incarnation
 
Figure légendaire inspirée d’un sultan du 13ème siècle, le héros traverse donc Bagdad, Alexandrie, Damas ou le Caire, futurs piliers de son royaume. De héros, il n’en est toutefois pas vraiment question. Le futur sultan présente les traits d’un individu ordinaire lancé à la découverte empirique de la vie. Dans la droite ligne du récit d’apprentissage, certes, mais aussi afin de retourner l’épopée en aventure humaine : il ne s’agit pas pour Marcel Bozonnet de vanter les faits d’armes, souvent tournés en dérision, mais de faire remonter à la surface de l’épopée l’universelle humanité qui irrigue les racines d’un récit rhizomatique. Se frayant ainsi un chemin singulier entre souffle épique et distanciation, la troupe d’acteurs cosmopolite interprète – et conte – aux frontières de l’incarnation. La mise en scène déjouant malicieusement les attentes du spectateur, les épisodes de la légende se succèdent sur des registres chaque fois remodelés. Ainsi, dans un jeu de tensions dynamique, le spectacle renouvelle sans cesse son savant dosage entre l’archaïque et le moderne, entre le philosophique et l’enfantin, entre le pittoresque et l’universel, entre la scène de genre et son questionnement. Et sur un plateau figurant un campement nomade – métaphore de cet utopique et intemporel espace culturel commun à (re)fonder – l’action, un temps complexe, se mue progressivement en une intrigue resserrée, qui voit l’héroï-comique s’effacer in fine derrière la cruauté du pouvoir. Comme toujours implacable, lui, dès lors qu’il se met à ne plus douter.
 
Eric Demey


Baïbars (ou Le mamelouk qui devint sultan), d’après Le Roman de Baïbars, mise en scène de Marcel Bozonnet. Vu au festival des francophonies de Limoges. La Criée, Théâtre National de Marseille, du 3 au 07 mars. La Faïencerie, Théâtre de Creil, du 10 au 12/03/10. Le Théâtre, Scène nationale d’Orléans, du 17 au 20/03/10. Théâtre Jean Vilar, Suresnes, 25 et 26/03/10. Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône, du 30/03 au 01/04/10. Tournée en Syrie, avril-mai/10.

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