La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Adam et Eve

<p>Adam et Eve</p> - Critique sortie Théâtre
photo légende ©MicheleSouza : Renata Rosa fouille la mémoire des peuples et répertoires oubliés du Brésil.

Publié le 10 mars 2007 - N° 146

Daniel Jeanneteau retourne les arguments de la pièce de Boulgakov et plaide
pour l’urgente nécessité de retrouver des idéaux.

« J’ai peur des idées ! N?importe quelle idée est bonne en soi, mais elle ne
l’est plus dès lors qu’un petit vieux professeur l’arme techniquement. Vous ?
vous avancez une idée, et le scientifique ? il y met de l’arsenic !…
»,
clame Efrossimov, savant lunaire qui vient d’inventer un rayon qui protège les
humains contre les gaz mortels. Lorsque, en 1931, Boulgakov se lance dans
l’écriture d’Adam et Eve à la demande du Théâtre Rouge de Leningrad, la
menace d’un conflit gronde sur l’Europe et le stalinisme a déjà jeté sur la
flamme révolutionnaire le voile noir des épurations. Prisonnier dans son pays,
l’auteur trempe sa plume dans l’encre acide de l’ironie et imagine un conte
philosophique qui côtoie la science-fiction pour mieux démonter les mécanismes
de l’état totalitaire et l’emprise mortifère des idéologies. Voilà donc Adam et
Eve, mariés le matin même, rattrapés par la catastrophe d’une guerre chimique.
Sauvés ainsi que quatre autres hommes grâce à l’invention providentielle
d’Efrossimov, ils doivent affronter le chaos d’un monde à réinventer? et
apprendre à vivre hors des rails de la pensée tracée au cordeau par le régime
soviétique. Or, l’atavisme peut se révéler bien tenace?
 

La triste perspective de la fin des utopies

Daniel Jeanneteau, et c’est là que son entreprise passionne, retourne et
prolonge la critique de Boulgakov en pointant les revers de l’affaissement des
idéologies, à savoir le consumérisme béat, l’avènement de l’ordre des experts,
le consensus autour d’un humanisme passif, ou, pour reprendre l’analyse de
François Cusset, « la « fin sans fin » du politique » et la «
dépolitisation de l’idée de changement
». Le metteur en scène et scénographe
opère ce détournement par la forme, en déclinant les tons d’une vaste palette
esthétique servie par une belle équipe de comédiens. On passe ainsi de
l’appartement étriqué d’un couple de camarades modèles, où les corps empêchés ne
peuvent bouger sans se heurter aux murs, où les comédiens se glissent dans les
vignettes prédécoupées des discours normés, au chaos d’un supermarché éventré
par l’explosion puis à l’immensité mélancolique d’une forêt sombre. Adam
apparaît ici non comme l’incorrigible zélateur de la discipline autoritaire mais
comme celui qui s’y colle pour éviter l’anarchie sanglante : le seul, au fond,
qui se soucie d’échafauder un projet de vivre ensemble quand les autres ne
rêvent que de leur petit bonheur égoïste. Le glissement du burlesque strié de
terreur sourde à la catatonie douloureuse traduit le basculement dans un monde
déserté de tout idéal. Au risque parfois de plomber ce théâtre de haut voltage
satirique à force de vouloir montrer l’ennui.

Gwénola David
 
Adam et Eve, de Boulgakov, traduction de Macha Zonina et Jean-Pierre
Thibaudat, mise en scène de Daniel Jeanneteau, jusqu’au 6 avril, à 20h30 sauf
mardi à 19h30 et dimanche à 16h, relâche lundi, au Théâtre Gérard Philipe, 59
boulevard Jules Guesde, 93207 Saint-Denis. Rens. 01 48 13 70 00 et
www.theatregerardphilipe.com. Durée : 2h30. Le texte est publié aux Editions Les
Solitaires intempestifs. Spectacle vu au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines.

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