Théâtre - Entretien

L’Etat de siège

Crédit photo : Valentina Berlanda

Théâtre de la Ville - Espace Cardin / d’Albert Camus / mes Emmanuel Demarcy-Mota

Emmanuel Demarcy-Mota et ses fidèles s’emparent de la pièce de Camus, qui ausculte les ravages de la peur et du désarroi et imagine les moyens d’y résister, grâce à la vigilance d’une intelligence sereine.

 

Pourquoi avoir choisi L’Etat de siège ?

Emmanuel Demarcy-Mota : Au moment des attentats du 15 novembre, je travaillais avec Fabrice Melquiot sur Alice et autres merveilles. Comme tout le monde, la réalité atroce nous a saisis. Nous avons alors beaucoup discuté ensemble. Nous voulions que le Théâtre de la Ville soit ouvert aux adolescents et aux enfants, dans la nécessité d’un acte concret et par le biais d’une proposition réelle associant un auteur, un metteur en scène et une institution. Alice et autres merveilles aborde le thème de la fantaisie, c’est-à-dire de la liberté de création sans entraves, donc la notion de liberté. Comment travailler sur l’émerveillement qui met en branle l’inconnu, comment comprendre Alice, ce personnage qui décide de s’enfuir du monde qu’elle n’aime pas, pour un monde d’imaginaire et de liberté ? Au lendemain des attentats, au moment où les théâtres étaient fermés, je militais pour la réouverture la plus rapide possible. Fermer nos théâtres trop longtemps signait la victoire de la peur : tout devenait possible. J’en suis alors arrivé à me demander ce que j’avais désormais envie de mettre en scène. Quel théâtre faire ? Qu’avions-nous envie de continuer à chercher ?

Où avez-vous cherché ?

D.-M. : J’ai fouillé dans ma nécessité adolescente et j’ai retrouvé Camus. A dix-sept ans, j’avais monté Caligula avec un groupe de lycéens convaincus de la nécessité d’interroger la liberté dans ses implications existentielles. C’était après la mort de Malik Oussekine, assassiné en décembre 1986, il y a trente ans. Nous vivions un moment important, révoltés par ce qui s’était produit, par le caractère insupportable des positions d’extrême droite, par la violence des voltigeurs motorisés. L’insupportable nourrissait notre colère. Presque trente ans se sont écoulés depuis. Où en est-on ? Les attentats, la peur, légitime, certes, mais qui exige qu’on réfléchisse à réagir face à elle. J’ai alors lu L’Etat de siège, une des premières pièces écrites après la Seconde Guerre mondiale, après le pire dont un être humain soit capable. Avec Camus, j’ai redécouvert un passionné du théâtre, un amoureux des mots, de la pensée, le défenseur d’une révolte nécessaire qui ne produit pas d’agressivité contre l’autre, un homme dont la passion pour le foot et le théâtre le portait à croire au travail d’équipe. C’est alors devenu une évidence de monter ce texte sur la beauté du monde, de l’amour, et sur la nécessité de trouver des actes qui nous rendent optimistes.

 « Parce que l’être humain peut être courageux et solidaire, il faut lui rappeler qu’il peut l’être. »

 

Camus n’a-t-il pas été ringardisé ?

D.-M. : Oui ! Et injustement. Parce que le cynisme a ringardisé la générosité du dialogue. Il est évident que chacun connaît une phase d’épuisement, une érosion de soi. Mais comment reconquérir la joie et surmonter le désarroi, comment retrouver les ressorts d’un courage individuel, sans se complaire dans la seule exemplarité ? La question est cruciale aujourd’hui, et Camus y répond. Parce que l’être humain peut être courageux et solidaire, il faut lui rappeler qu’il peut l’être. Camus me conforte dans ce travail théâtral pour aujourd’hui.

Qui est la peste ?

D.-M. : Un être humain qui arrive et qui dit « je suis la peste ». Ce peut être n’importe qui, il peut même avoir un visage sympathique. Il peut prendre le visage de quelqu’un de normal et tout reprendre à son compte. La peste a un visage humain. Toujours… Camus le dit d’ailleurs : « Je sais de science certaine que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en n’est indemne. » Le thème de la pièce est celui de la peur. La pièce se situe dans une ville où les alarmes se déclenchent : on comprend que la peste est présente et qu’elle va se répandre. Un monde d’acceptation et de normalisation va se mettre en place, organisé par la peste. Mais Diego et Victoria résistent. Victoria, la victoire, vainc sa propre peur pour accepter un dialogue avec elle-même ; elle va croire en l’amour, en l’autre ; elle a besoin d’une promesse pour que le monde ne courre pas à sa perte.

Qui sont Diego et Victoria ?

D.-M. : Ils sont la jeunesse. Il faut redonner et laisser la parole à la jeunesse. Diego et Victoria ont besoin de garder leur propre parole et qu’elle soit entendue. C’est le début du dialogue ; sinon il n’y en a pas. Après Vitrac, Ionesco, avec ces auteurs qu’on dit désuets quand on préfère les sirènes déclinistes, je demeure cohérent. J’ai souhaité que la pièce soit montée pour le mois de mars. Elle part ensuite à New York, Los Angeles et San Francisco. Et tout ça n’est pas par hasard…

 

Propos recueillis par Catherine Robert

A propos de l'événement

L’Etat de siège
du Mercredi 8 mars 2017 au Samedi 1 avril 2017
Théâtre de la Ville - Espace Cardin
1 Avenue Gabriel, 75008 Paris-8E-Arrondissement, France

Du mardi au samedi à 20h30 ; le dimanche à 15h. Relâche les lundis et le 26 mars. Tél. : 01 42 74 22 77.


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