La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Marie-José Malis / La Volupté de l’honneur

Marie-José Malis / La Volupté de l’honneur - Critique sortie Théâtre Aubervilliers La Commune

La Commune / de Luigi Pirandello / mes Marie-José Malis

Publié le 26 octobre 2015 - N° 237

Pour sa deuxième création à La Commune, dont elle a fait une maison inventive et vivace, Marie-José Malis choisit La Volupté de l’honneur, de Pirandello, et examine les conséquences de l’exigence de vertu et de vérité.

Nos rêves, si nous sommes leurs disciples, nous transforment. »

 

Quel bilan après cette première saison ?

Marie-José Malis : Le sentiment général est que nous sommes allés plus vite que prévu ! On partait sous la crainte ou le soupçon qu’on n’arriverait pas à inventer une nouvelle vie et une nouvelle position artistique pour ce lieu, mais l’esprit nouveau a affermi son caractère avec le succès et l’appropriation du théâtre par le public : les gens jouent le jeu de venir voir et débattre. Notre projet a tenu ses principes : chercher l’art hors de la contradiction entre réserve pour happy few et consensus amoindri de l’adresse.

 

Pourquoi Pirandello pour cette deuxième création à Aubervilliers ?

M.-J. M. : D’abord parce que j’aime marcher sur deux jambes, en alternant le répertoire et des matériaux non théâtraux comme les romans et les textes théoriques. Je crois à la discipline théâtrale ; je ne raisonne pas en termes de pluridisciplinarité. Mon médium est mon obsession : je cherche toujours à comprendre comment le théâtre crée sa propre capacité, comment il s’actualise au présent. Pirandello s’empare de l’art théâtral de son époque – un art bourgeois et sentimental – et le tord, le projette, le met en orbite autour des questions de la modernité. Parmi celles-là, la plus importante est celle de la constitution du sujet moderne. Comment se constituer quand la religion, la morale, la vision rationnelle du monde explosent ? Sans étais ni explications solides, comment éviter le nihilisme et le scepticisme autant qu’une vision réactionnaire, considérant que tout était mieux avant ? A l’intérieur d’un théâtre constitué qu’il dynamite, Pirandello invente un théâtre-théorème purement philosophique porteur d’une hypothèse : il y a des choses qu’on ne peut constituer que par le théâtre.

 

Lesquelles ?

M.-J. M. : S’il n’y a pas de moi, pas de sujet a priori, si l’homme est un trou, un magma, un machin poreux sur lequel on ne peut pas s’appuyer, peut-être que le théâtre nous apprend que nous avons tous à porter des masques en étant fidèles à leur logique. La constitution de soi est en avant. Dès lors, il ne faut pas avoir peur de l’artifice ni de la manipulation puisque la réalité est artificielle. Nous sommes voués à construire la réalité puisque rien n’existe avant. Mais, dans ce cas, par quelles opérations se donner le choix des constructions bonnes ou mauvaises ? La situation initiale est de pur mensonge : un comte mal marié tombe amoureux d’une jeune femme. L’amour est consommé, Agata est enceinte. Le comte Fabio ne peut pas assumer cette paternité. Pour couvrir le scandale, il embauche un individu peu regardant, Baldovino, pour servir de mari et de père de façade. Baldovino, qui joue les conséquences de l’honnêteté, devient une figure de Robespierre. Le péril qu’il traverse est politique plutôt que moral. L’honnêteté est son principe ; il le fait régner dans la maison, de manière quasi inhumaine. Une question apparaît alors dans toute sa complexité : cette manipulation est-elle perverse ou créatrice d’une subjectivité nouvelle ?

 

Quelle est la réponse qu’apporte la pièce ?

M.-J. M. : C’est que la fiction, la décision de vivre en illustrant l’honnêteté, fabrique une nouvelle subjectivité. La pièce se prononce positivement : il faut suivre la discipline du rôle, jouer tous les jours l’honnêteté et l’on devient honnête. C’est une très grande idée : on peut donc se construire, mais pour cela, il faut travailler et endurer une discipline, être fidèle au principe porté par la fiction, dans toutes ses conséquences. Ce salut qui d’abord opère pour Baldovino seul, mais qui est une tyrannie sur les autres, finit par fabriquer un monde. Agata rejoint Baldovino dans la fiction. Elle décide de le suivre, d’entrer dans son monde. C’est la confirmation, sublime que ce qui apparaît d’abord comme inhumain, une honnêteté sans failles, fabrique de l’humanité plus belle. Une société, puisqu’ils sont deux. Politiquement, cela veut donc dire qu’il ne suffit pas de gérer les instincts. Il faut construire l’idée d’un monde et s’y tenir. Le génie de Pirandello réside dans cette idée de s’y tenir. C’est la rigueur des conséquences, la fidélité logique, qui assure que l’on pourra tenir sur son désir. Que la vision ne va pas s’effondrer au moindre obstacle. Nos rêves, si nous sommes leurs disciples, nous transforment.

 

Propos recueillis par Catherine Robert

A propos de l'événement

La Volupté de l’honneur
du Jeudi 5 novembre 2015 au Vendredi 20 novembre 2015
La Commune
2 Rue Edouard Poisson, 93300 Aubervilliers, France

Mardi et mercredi à 19h30 ; jeudi et vendredi à 20h30 ; samedi à 18h et dimanche à 16h. Tél. : 01 48 33 16 16.


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