Deux yeux et un crayon : une pensée active
Arnaud Meunier met en scène Anne Alvaro dans [...]
Krzysztof Warlikowski et le Nowy Teatr proposent un Cabaret Varsovie, qui, malgré la force visuelle et l’énergie qui s’en dégagent, s’enlise dans un ressassement aussi emblématique que réducteur.
Le cabaret est un lieu de liberté, de vitalité et d’insolence, où les mots, les voix et les corps s’exposent, un lieu de connivence avec le public où des artistes hors normes trouvent matière à s’exprimer. Krzysztof Warlikowski renouvelle le genre à sa manière à lui, en le détournant et le réinventant : il s’inscrit dans un présent traversé de fantômes, il parcourt le temps des années trente à aujourd’hui, il conjugue le jeu, le chant, la musique, la vidéo, la performance et diverses écritures. Le tout dans une très belle scénographie signée Malgorzata Szczesniak. Depuis (A)pollonia, pièce saisissante qui interrogeait divers destins de victimes et bourreaux, le metteur en scène s’appuie sur un montage de textes pour créer. Il juxtapose ici des éléments de diverses sources : la pièce de John van Druten, I am a Camera (1951), sur fond de montée du nazisme à Berlin, adaptée d’une nouvelle de Christopher Isherwood, pièce qui a inspiré la comédie musicale Cabaret puis le film de Bob Fosse, et le film Shortbus de John Cameron Mitchell, qui se déroule dans le New York contemporain post-11 Septembre, et concerne la seconde partie de cet opus. Sont aussi cités Les Bienveillantes de Jonathan Littell et le texte autobiographique Tango de Justin Vivian Bond, artiste américain transgenre. De Berlin à New York, c’est finalement encore et toujours Varsovie l’éternelle qui écorche l’artiste, la Pologne et son Histoire, la Pologne et son conservatisme imprégné de culture catholique et nourri d’héritage communiste. Le metteur en scène interroge ici « la montée des doctrines et des actes fascistes » en Europe, et « la défense nécessaire et légitime de la liberté personnelle, comme un rempart contre cette fascisation ».
Saturation et fragmentation
Il questionne notamment le factice de nos sociétés qui peinent à favoriser l’épanouissement de l’individu (propos euphémisant !), il met en lumière l’antisémitisme ordinaire, l’hostilité à la différence, et il laisse voir ici tous les possibles de la sexualité, faisant du corps une surface politique, et des combats intimes un combat social. Ce processus de création ne suit évidemment pas de trame narrative, mais procède par associations, croisements et télescopages. La première partie, touchante et confuse à la fois, recèle quelques beaux moments d’émotion. La seconde s’enlise dans un ressassement univoque et réducteur centré sur le sexe, s’enferme dans un langage fait de saturation, diffraction et fragmentation. Une sexualité débridée s’affiche sans relâche et lasse à force de répétitions. Une sorte de happening sur le 11 septembre percutant et très beau nous bouscule, mais l’ensemble offre peu de perspectives. La force visuelle de la proposition scénique demeure incontestablement. Et vraiment, les acteurs sont tous époustouflants. Mais le metteur en scène nous perd en route : la représentation foisonnante et affranchie ne donne guère lieu à autre chose que sa plate contemplation.
Agnès Santi
Arnaud Meunier met en scène Anne Alvaro dans [...]