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La musique contemporaine dans tous ses états

Le financement de la création

Le financement de la création - Critique sortie
Eric Denut, délégué à la musique au Ministère de la Culture, rappelle qu'"un même compositeur ne peut bénéficier, au maximum, que d'une seule commande de l'Etat tous les deux ans".

Publié le 17 novembre 2013

L’Etat, Radio France, Musique nouvelle en liberté et quelques mécènes privés passent des commandes aux compositeurs. Quels sont les montants octroyés ? Quelles sont les esthétiques représentées ? Enquête sur le financement de la création.

Pour une salle de concert, programmer une création contemporaine représente un double défi : attirer un public parfois frileux sur ce type de proposition et financer la commande au compositeur. Les mauvaises langues diront donc que le contemporain remplit moins mais coûte plus cher. Un raccourci de mauvaise foi car les salles sont en fait rares à financer elles-mêmes les créations. Elles s’appuient généralement sur des mécanismes de commandes, publiques pour la grande majorité.

A commencer par le « Graal » des commandes : la commande d’Etat. Un terme qui fait réagir Eric Denut, nouveau délégué à la musique au sein du Ministère de la culture : « Le terme “commande” est impropre juridiquement, car au terme de la procédure, le Ministère ne dispose pas de la propriété de l’œuvre ni n’assume la responsabilité de sa diffusion. Il s’agit plutôt d’une aide à un compositeur pour l’écriture d’une œuvre musicale nouvelle originale. » En 2013, le ministère de la Culture a reçu 155 dossiers et en a sélectionné 54, pour un montant global de 567 000 euros, en légère augmentation par rapport aux précédentes années. Les sommes varient selon les genres : une commande d’opéra oscille entre 13 000 et 38 500 euros, celle d’une pièce symphonique entre 12 500 et 27 000 euros… Même s’il est soutenu par un ensemble et une salle (la diffusion de l’œuvre est d’ailleurs une condition sine qua non pour l’obtention de l’aide), c’est le compositeur lui-même qui envoie un dossier dans lequel il décrit son œuvre (genre, effectif, durée…). Aujourd’hui, les aides d’Etat se retrouvent au cœur de la polémique entre les compositeurs « modernistes » et les « néo-tonaux », ces derniers s’estimant exclus de ce dispositif. Une majorité de personnalités défendant les courants expérimentaux se trouve dans le jury, mais Eric Denut tient à souligner qu’« aucune caractéristique relative au style esthétique du compositeur n’est discriminatoire pour la recevabilité des demandes. »

Des co-commandes

L’autre guichet où se pressent les compositeurs n’est autre que la « Maison ronde ». En 2013, Radio France, qui dispose, outre de sa station France Musique, de deux orchestres, d’un chœur et d’une maîtrise, a passé 48 commandes pour un budget total de 170 000 euros. En 2012, le budget était de 185 000 euros. Roland David, directeur adjoint de la musique à Radio France, en charge de la production et de la création musicale, précise que « les compositeurs les mieux rémunérés bénéficient en général de co-commandes de plusieurs orchestres ou institutions étrangères, ce qui leur permet d’accroître le montant qu’ils perçoivent ». Un grand nombre des commandes passées par Radio France est programmé dans le cadre du Festival Présences, dédié à la musique contemporaine. En terme d’esthétique, la Radio joue la carte de l’éclectisme. Pour une raison simple : les commandes sont passées à la fois par les directeurs musicaux des orchestres, le comité de programmation de Présences, les producteurs de France Musique – autant de personnalités aux goûts différents.

Inquiétudes

Subventionnée majoritairement par la ville de Paris, l’association Musique nouvelle en liberté (MNL), autre financeur de commandes, a longtemps été considérée comme le bailleur de fonds des compositeurs néo-tonaux. La présidence de cette structure est d’ailleurs assurée par Benoît Duteurtre, auteur de l’essai Requiem pour une avant-garde (éd. Robert Laffont). « L’originalité du système mis en place consiste à ne passer une commande à un compositeur que lorsqu’une formation ou un festival aidé régulièrement en fait la demande », nous rappelle François Piatier, administrateur de MNL, avant de préciser qu’« en raison du partenariat privilégié de l’association avec la Ville de Paris, les commandes de MNL doivent être créées à Paris ou reprises à Paris moins d’un an après la création. » L’évolution du budget suit celle du budget général de MNL, qui a considérablement baissé ces dernières années. « On peut être inquiet aujourd’hui, face à cette diminution qui affecte le patrimoine musical de demain », confie François Piatier. En 2013, MNL a passé 6 commandes pour un budget de 38 000 euros alors qu’en 2012, 16 commandes avaient été passées pour un budget de 63 000 euros.

Si l’art contemporain a su séduire les intérêts privés, il n’en est pas de même de la musique contemporaine. Rares sont les particuliers à miser sur ce domaine, exception faite d’un couple d’amateurs passionnés, Françoise et Jean-Philippe Billarant. Ces derniers ont contribué au financement d’un grand nombre de créations, depuis En Echo de Philippe Manoury (la première pièce qu’ils ont soutenue) jusqu’aux derrières œuvres de Raphaël Cendo. Quant au mécénat d’entreprise, on citera la fondation Hermès, qui a notamment soutenu l’Ensemble intercontemporain, ou la Société Générale, qui accompagne par exemple les ensembles TM+ et Solistes XXI. Mais les grandes entreprises restent encore frileuses vis-à-vis de la création contemporaine. Sans doute parce que ce type de propositions n’apporte pas assez de « retour sur investissement ». Aujourd’hui, les compositeurs à pouvoir vivre uniquement de leurs commandes se comptent sur les doigts d’une main.
Antoine Pecqueur

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