Théâtre - Critique

Et leurs cerveaux qui dansent, conception et interprétation Séphora Haymann et Vanessa Bettane



Tournée à venir / Conception et interprétation Séphora Haymann et Vanessa Bettane

Elles sont deux, et c’est tant mieux. Car ce qui les rassemble autant que  ce qui les différencie crée sur le plateau une belle richesse humaine, une fructueuse réflexion artistique. Leur première création ensemble, A better me (2015) explorait leurs parcours de femmes à partir des vies de Sylvia Path et Marylin Monroe ; leur seconde, Maintenant que nous sommes debout (2017), éclairait leurs origines méconnues à travers l’exil de leurs familles, qui furent contraintes de quitter le Maroc et l’Algérie. Pour cette troisième création, qui a bénéficié de l’aide à l’écriture de la mise en scène de la Fondation Beaumarchais-SACD, c’est en tant que parent qu’elles apparaissent, en tant que mère d’un enfant différent. Si Séphora est explicite sur les spécificités de son fils Joshua, enfant zèbre à haut potentiel et dispraxique – la dispraxie signifiant un trouble de la coordination et l’automatisation des gestes volontaires -, Vanessa demeure allusive. Le trouble qui atteint sa fille Alma se révèle cependant, par d’autres biais que les mots. Ces manières singulières de dévoiler ou pas le réel créent une tension, une énergie, des frottements. Incarnation des situations, amplification du ressenti, glissement vers une expression corporelle, irruption de la fiction, capsules vidéo… : cette multiplicité ne raconte pas vraiment une histoire, mais elle provoque le sens, elle sonne comme une alerte. Si sur le plateau sont affichées six phases qui structurent le spectacle – anamnèse, diagnostic, symptômes, traitement, catharsis, métamorphose –, le spectacle n’est pas linéaire. Il s’attache à rendre compte subjectivement d’un rapport au réel transformé, réinterrogé, en fouillant dans les consciences, en télescopant des contraires. Difficile pour Vanessa d’enregistrer une publicité pour le Mercurochrome qui guérit tout quand le diagnostic de sa fille vient de tomber. Dès le début du spectacle une tension se noue entre la vérité intime et les normes d’une société faite d’injonctions et d’exigences.

Parcours de combattantes

Est évoquée la prise en charge des enfants, qui est un parcours du combattant : ergothérapeute, psychiatre, psychomotricien, protocoles x ou y dans le milieu scolaire, gestion des crises, stigmatisation : « Vous êtes la maman de Joshua ? » Mais l’aspect documentaire n’est finalement qu’effleuré, c’est ici l’expérience des mères qui est placée sous la loupe des artistes. Leurs pensées et leurs émotions exacerbées face à une situation qui bouleverse totalement la vie d’avant, qui transforme tous les repères. Parfois la mise en scène opte pour un pas de côté, vers le fantasme et le loufoque. Ainsi revient de manière récurrente un divertissement grand public, celui du concours de la Meilleure maman de l’année. Une autre scène caustique a lieu dans une agence nommée Perfect child, destinée à fournir aux parents l’enfant toutes options de leurs rêves. « Qu’est-ce qu’être normal dans un monde malade ? » s’interrogent Séphora et Vanessa, qui évoquent dans leur note d’intention un « spectacle malade ». Certains épisodes pourraient être resserrés, l’amplification paraît parfois insistante, mais il laisse fuser l’essentiel. Jamais moralisateur, il montre, interroge, déstabilise. On pense au moment du confinement, à ses effets dévastateurs pour beaucoup de familles d’enfants « différents ». Leur création commune souligne aussi la nécessité politique d’une meilleure prise en charge.

Agnès Santi

A propos de l'événement


Et leurs cerveaux qui dansent

5 rue des Plâtrières, 75020 Paris.

Spectacle vu aux Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris. Tél : 01 83 75 55 70. Durée : 1h15.


Tournée à venir.


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