Le vivier des noms
Pour lui, « tout langage a lieu dans l’espace [...]
Lorraine de Sagazan s’empare de la pièce-fleuve que Lars Norén consacre à l’enfer du couple. Une adaptation d’une intelligence remarquable, servie par des comédiens surdoués.
A l’origine, la pièce de Norén, vaste et profond bourbier des affects, dans lequel se débattent Frank et Katarina… Pour échapper aux remous du tête-à-tête, ils invitent leurs voisins : d’abord pansements de la crise, Jenna et Thomas finissent en charpie… Chez Norén, la folie est partout présente, et le théâtre lui sert souvent de dérivatif ou de carcan. Lorraine de Sagazan a choisi de réduire la durée de la pièce initiale et de l’adapter aux conditions de sa mise en scène : Frank devient Antonin, Katarina devient Lucrèce, et les deux comédiens sont sur scène comme dans une performance thérapeutique, jouant de la situation et des conditions de la représentation avec un talent éblouissant. On est chez Lucrèce et Antonin, invité dans leur salon parce que, plutôt que se contenter de convier les voisins, ils ont convoqué tout l’immeuble au spectacle de leurs déchirements, et, mieux encore que dans les soap operas les plus hystériques du sentimentalisme contemporain, on s’y croirait ! La capacité d’improvisation dont font preuve Lucrèce Carmignac et l’exceptionnel Antonin Meyer Esquerré est sidérante. Les comédiens réussissent le tour de force de donner l’illusion de la vie en maintenant les conditions du théâtre : l’effet est hallucinant ! Si l’intelligence dramaturgique et théorique est patente, la mise en scène et le jeu révèlent, avec ce spectacle, le talent fertile de jeunes gens prometteurs et diablement virtuoses.
Catherine Robert
à 20h30. Tél : 01 55 48 06 90.