La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Coupes sombres

Coupes sombres - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre du Rond-Point
Anne Kessler et Serge Bagdassarian. © Giovanni Cittadini Cesi

Théâtre du Rond-Point / de Guy Zilberstein / mes Anne Kessler

Publié le 27 mars 2018 - N° 264

Avec sa pièce sur les relations auteur/metteur en scène, Guy Zilberstein signe un texte savoureux et drôle porté par un beau trio de comédiens.

On n’est pas sûr qu’on aurait envie de voir la pièce dont il est question dans Coupes sombres : 5h30, 28 personnages, des didascalies aussi détaillées que définitives, des sentences absconses comme « les objets ne prennent un sens que dès l’instant qu’ils nous échappent ». Cette phrase, c’est justement le point de départ et de friction de la pièce de Guy Zilberstein. Une metteuse en scène (Anne Kessler) annonce à l’auteur (Serge Bagdassarian) qu’elle doit procéder à des coupes dans son texte. Que n’a-t-elle dit là ! L’auteur traduit dans 36 langues, qui a passé 5 ans de maturations mentales sur sa pièce-fleuve (dont on ne saura jamais vraiment si elle est l’équivalent de Peer Gynt ou simplement la logorrhée d’un « scribouillard prétentieux »), veille sur ses mots comme une louve sur ses petits. Explications, questions, argumentations : le jeu de ping-pong verbal entre les deux protagonistes est drôle et incisif, dérisoire autant qu’essentiel. Guy Zilberstein a l’art de la formule et de la métaphore. De bout en bout, la pièce file la comparaison entre coupes littéraires et coupes en sylviculture – jusqu’aux incursions fantaisistes et poétiques d’un bûcheron interprété de façon charmante par Pierre Hancisse. On retiendra notamment l’image des quatre coins des Petits Beurre : la meilleure partie du biscuit, mais qu’on ne saurait dissocier du reste, comme au théâtre « on ne peut pas produire que le meilleur ».

Des questions graves sous une forme légère

Coupes sombres pourrait n’être qu’un exercice de style, un feu d’artifice de bons mots. La pièce est plus que cela. Elle livre une vraie théorie de la représentation théâtrale et de la tragédie, forgée à l’aune du choc du 11-Septembre, où le spectateur devient témoin, avec pour modèle dramatique de référence la reconstitution judiciaire et non plus la représentation (voir notre entretien, La Terrasse n°263). Coupes sombres s’attaque aussi à un thème qui déborde le landernau théâtral : celui de la simplification de la pensée. Car à force d’évacuer la nuance, la complexité, la longueur de toute argumentation, on fabrique des citoyens qui ne savent plus penser ni critiquer. La force de la pièce est d’aborder ces questions graves sous une forme légère. Dans la mise en scène sobre d’Anne Kessler (il n’en faut pas plus !), Serge Bagdassarian se montre excellent. Qu’il compose un auteur insupportable de suffisance ou touchant en père poule de son œuvre, il est toujours juste. Anne Kessler est une partenaire à sa mesure : son jeu économe réussit à traduire une fine palette allant de la fermeté au doute. Il faut voir son lumineux sourire à la fin, lorsque chacun des protagonistes arrive enfin à s’entendre. Tout est là : le plaisir du jeu, du partage et du théâtre. Jubilatoire !

Isabelle Stibbe

A propos de l'événement

Coupes sombres
du mardi 13 mars 2018 au dimanche 15 avril 2018
Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin-Roosevelt, 75008 Paris

Salle Jean-Tardieu. à 18h30. Relâche les lundis, les 18 et 20 mars, les 1er, 3 et 4 avril. Tél. : 01 44 95 98 21. Durée : 1h.

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