La Terrasse

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Théâtre - Critique

Avec « Ivanov », Jean-François Sivadier et les siens nous offrent une éblouissante redécouverte de Tchekhov

Avec « Ivanov », Jean-François Sivadier et les siens nous offrent une éblouissante redécouverte de Tchekhov - Critique sortie Théâtre Villeurbanne Théâtre National Populaire de Villeurbanne
Ivanov mis en scène par Jean-François Sivadier © Jean-Louis Fernandez

Théâtre National Populaire / Texte d’Anton Tchekhov / traduction André Markowicz et Françoise Morvan / Mise en scène de Jean-François Sivadier

Publié le 26 janvier 2026 - N° 340

Pour la première fois, Jean-François Sivadier met en scène une œuvre de Tchekhov, qu’interprètent de splendides comédiens et comédiennes, dont Nicolas Bouchaud dans le rôle-titre. Une représentation mémorable, d’une beauté et d’une profondeur  saisissantes, créée sur le plateau du TNP. 

Tchekhov comme vous ne l’avez jamais vu, comme une redécouverte. La mise en scène d’Ivanov que proposent Jean-François Sivadier et les siens éclaire de manière inédite le vécu de cette communauté humaine dans une petite ville de la Russie encore tsariste du XIXe siècle. D’une folle vitalité, d’une beauté renversante, la représentation résonne d’une force peu commune, dans une acuité traversée d’humour pleinement ancrée dans les vulnérabilités de l’humain, lorsque s’entrechoquent des désirs et aspirations contradictoires, lorsque surgissent de mille façons l’absurdité et la cruauté de la vie. On en rit, on en frémit, la salle laissant même échapper une exclamation d’effroi face à l’ignominie. Aucune langueur dans cette partition, aucun samovar installant la banalité d’un quotidien réaliste, mais plutôt une intensité millimétrée du jeu, une vivacité du langage et des corps, un art du décalage dans la droite ligne de l’ambition du dramaturge, qui vise à surprendre le spectateur, à s’éloigner des codes du théâtre ancien. Ce qui apparaît ici, c’est la matière même de la vie, c’est l’être au monde et ses luttes infinies, sans sentimentalisme, sans posture, en sachant que le temps nous est compté car il passe si vite. Servie par les effets du théâtre, l’exacerbation n’est jamais ici une exagération, tant elle sonne juste. Traduite par André Markowicz et Françoise Morvan, la partition textuelle puise dans les deux versions d’Ivanov, celle de 1887, écrite en une quinzaine de jours par un jeune homme de 27 ans, décrite comme une comédie, huée et applaudie à sa création, et celle de 1889, qualifiée de drame, qui triompha.

Une somptueuse fête du théâtre

Les personnages cherchent une issue face au malheur, face au ratage, alors qu’émergent verve comique, veine tragique, ironie et compassion. Ivanov, propriétaire terrien ruiné, a bien changé. Devenu apathique, insensible, englué dans son impuissance, il ne se reconnaît plus. « C’est un supplice. » « Que faire ? » Nicolas Bouchaud l’incarne magnifiquement. Cet homme-là est aimé de son épouse Anna Petrovna, qui pour lui a quitté sa religion et sa famille. Atteinte de la tuberculose, délaissée par Ivanov, elle se rapproche de la mort. Norah Krief est profondément touchante dans le rôle. Et elle chante, en yiddish. Ivanov est aussi aimé de la toute jeune Sacha, que Charlotte Issaly interprète à merveille, avec une belle énergie. Yanis Bouferrache (Kossykh), Christian Esnay (Chabelski), Zakariya Gouram (Lebedev), Gulliver Hecq (le docteur Lvov), Jisca Kalvanda (Babakina), Norah Krief (Anna), Frédéric Noaille (Borkine) et Agnès Sourdillon (Zinaïda) forment un ensemble nuancé et contrasté, remarquablement accordé. En anthropologue qui observe le genre humain, en artiste novateur, en médecin qui secourt, en citoyen qui agit, Tchekhov ne se conforme à aucune directive, ne suit pas le vent de l’époque, n’explique pas. Et finalement, quelle postérité… Aujourd’hui, en 2026, Jean-François Sivadier et les siens nous révèlent l’actualité et l’humanité de son art avec un éblouissant talent.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Ivanov
du mercredi 21 janvier 2026 au vendredi 6 février 2026
Théâtre National Populaire de Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon, 69 001 Villeurbanne

du mardi au vendredi à 19h30, samedi à 18h et dimanche à 15h30. Durée estimée : 2h30. Tel : 04 78 03 30 00. tnp-villeurbanne.com. Également du 18 au 20 mars au Théâtre de Caen, les 1er et 2 avril à La Coursive – Scène nationale de La Rochelle, du 21 avril au 10 mai au Théâtre de Carouge en Suisse… Et au Théâtre Nanterre-Amandiers en janvier 2027.

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