Ariane Mnouchkine et les siens créent « Ici sont les Dragons, Deuxième Époque » : une fresque brillamment incarnée qui nous alerte
Après une Première Époque consacrée à l’année [...]
Margaux Eskenazi et sa compagnie Nova proposent une exploration par strates autour de l’œuvre de l’écrivain hongrois Imre Kertész (1929-2016). Emplie d’échos et télescopages, la pièce trace un beau chemin entre le tragique et l’idée de réparation.
Après avoir créé un triptyque intitulé Écrire en pays dominé centré sur la décolonisation et les identités françaises, Margaux Eskenazi poursuit un cycle de créations autour de l’œuvre d’Imre Kertész, Prix Nobel en 2002, initié avec Kaddish, Mémoires (1924) au Théâtre Nanterre-Amandiers avec sa Belle Troupe. La pièce prolonge le dialogue existentiel et artistique avec l’écriture singulière de Kertész, donne corps et chair à de multiples questionnements liés à l’identité juive, aux héritages, à la mécanique totalitaire. Déporté à Auschwitz à l’âge de 15 ans, Imre Kertész écrit à partir de sa propre expérience des camps, à partir de l’assassinat de six millions de vies juives anéanties parce que juives. Il vit parce qu’il écrit, il interroge l’absence et la disparition dans une distance singulière, envisageant sa judéité comme un état « pas très compréhensible », et passible de mort. Margaux Eskenazi et les siens composent un voyage à la croisée de l’intime, du poétique et du politique, où les interprètes parfois se défont du masque imaginaire pour faire irruption dans le ventre du réel en un glissement émouvant. Hantée par l’écrivain comme par un Dibbouk, la metteuse en scène construit avec ses interprètes une écriture en rhizome où cohabitent le visible et l’invisible, qui associe récits, témoignages, situations fictionnelles… Sur scène Rosa, française et juive, metteuse en scène, double de Margaux, mais aussi Imre et son double fictionnel Köves dans le roman matrice Être sans destin.
La fiction crée un monde
Bien loin d’un théâtre documentaire, l’écriture scénique embrasse en toute subjectivité son sujet, attentive, soucieuse, dans une énergie de réconciliation. Diverses identités se côtoient au plateau : noire, arabe, juive ou autre, puisque jouer c’est nourrir en soi l’altérité. Armelle Abibou, Michael Charny, Milena Csergo, Lazare Herson-Macarel, Kenza Laala, Raphaël Naasz et Malik Soarès sont excellents. S’adressant résolument à notre présent, rythmé par la musique jouée par ce dernier, le voyage fait place aux identités juives plurielles, parfois avec humour, comme lors d’un repas de Shabbat – on adore la grand-mère ! La pièce voyage jusqu’en Hongrie, traversant l’horreur nazie, la dictature soviétique qui écrasa l’insurrection de 1956, le régime actuel de Viktor Orbán, liberticide et révisionniste. Elle passe aussi par Israël. Créant du désordre, du trouble, cet enchevêtrement, ces jeux de miroir entre réel et fiction suivent un cours sinueux, quoique bien maîtrisé. La pièce questionne le tragique et la possibilité de la réparation, la tension entre les déterminismes et la liberté, l’antisémitisme. Il est temps de dire que si celui-ci est instrumentalisé par l’extrême droite, il est aussi bien mal appréhendé par une partie de la gauche. Qui met les juifs en danger ? De quoi l’antisionisme est-il le nom ? Ce n’est pas compliqué à analyser. La metteuse en scène précise vouloir essayer de « déployer ce qui semble aujourd’hui un paradoxe : une pensée juive décoloniale ». Mais la pensée juive n’est pas coloniale. Voilà un bon sujet pour Rosa et sa famille !
Agnès Santi
du mardi au vendredi à 19 h 30,
samedi à 18 h,
dimanche à 15 h 30,
relâche le lundi.
Tél : (0)4 78 03 30 00
Durée : 3h30.
Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-Denis, 59, boulevard Jules-Guesde, 93300 Saint-Denis. Du 8 au 19 avril 2026, du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h et dimanche à 15h. Tel : 01 48 13 70 00. Durée : 3h30 avec entracte. Spectacle vu au TNP à Villeurbanne.
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