La Terrasse

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Cinéma - Critique

Vivre et chanter, un film de Johnny Ma

Vivre et chanter, un film de Johnny Ma - Critique sortie Cinéma
Photo du film © prod. Epicentre

Publié le 30 octobre 2019 - N° 281

Une allégorie sensible sur le temps qui passe et les traditions perdues à travers le quotidien d’une troupe d’opéra chinois.

Ils étaient des dieux, ils sont devenus des crève-la-faim. Ils, ce sont les chanteurs d’opéra traditionnel chinois. Un genre en pleine mutation, encore en vogue dans les années 1980-1990, mais devenu aujourd’hui une attraction pour touristes, et réduit bien souvent à quelques minutes de représentation dans des restaurants où un comédien change de masques au terme d’un numéro qui s’apparente plus à de l’illusionnisme qu’à de l’opéra. Dans Vivre et chanter, c’est pourtant une troupe traditionnelle d’opéra de Sichuan que l’on suit dans son quotidien, à travers notamment le personnage de sa directrice, Zhao Li, qui cache aux membres de la troupe la démolition programmée de leur théâtre, situé dans un quartier peu à peu détruit par les pelleteuses. Une lutte pour la survie que le réalisateur Johnny Ma, né en Chine en 1982 et émigré au Canada à l’âge de 10 ans, a vécu pendant sept mois aux côtés de la vraie troupe, pendant l’écriture de son scénario. Chaque comédien joue ainsi son propre rôle : Zhao Li est dans le film comme dans la vie la tante de Dan Dan, la jeune étoile de la compagnie, qui chante également en secret dans un night-club.

La poésie des bulldozers

Déjà remarqué pour son premier film, Old Stone, primé notamment au Festival international du film de Toronto, Johnny Ma a présenté Vivre et chanter à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes cette année. Au-delà des ressorts dramaturgiques, le réalisateur a su tirer parti de la complexité des personnages en s’attachant à montrer leurs dilemmes intérieurs. Le personnage de Zhao Li, tour à tour dure, indéchiffrable ou émouvante, interroge sur ses motivations : faut-il déplorer son aveuglement à maintenir la troupe ou louer sa détermination ? Agit-elle pour les autres ou pour elle, parce qu’au fond elle ne sait rien faire d’autre ? Et que penser de sa relation avec sa nièce, faite à la fois de tendresse mais aussi d’exploitation et de rivalité, ce que reflète une scène de combat fantasmagorique et sophistiquée réalisée comme un opéra traditionnel avec fumée et explosions ? La plus grande réussite du film tient justement à cet aspect allégorique et magnifiquement photogénique, dans des scènes aux lumières très travaillées, où bulldozers et pelleteuses, filmés en gros plan et au ralenti, créent une poésie inattendue et disent de façon sensible la disparition d’un monde. Avec une scène finale empreinte de légèreté, comme dans une comédie musicale – façon d’annoncer les temps futurs.

 

Isabelle Stibbe

A propos de l'événement

Vivre et chanter, un film de Johnny Ma


Un film de Johnny Ma. Au cinéma le 20 novembre. 99 minutes.


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