La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Françoise Héritier

Le goût des autres

Le goût des autres - Critique sortie Avignon / 2015
Crédit photo : DR

Anthropologie et cultures

Publié le 26 juin 2015 - N° 234

Françoise Héritier est anthropologue et ethnologue. A partir de 1957, date de sa première mission d’étude en Afrique, elle a travaillé sur le terrain auprès des Samo, Pana, Mossi, Bobo et Dogon. De 1967 à 1982, elle a été maître de recherches au CNRS, avant d’être élue au Collège de France en 1982. Son œuvre aborde les questions touchant à la parenté, au mariage, à la famille, aux rapports entre les hommes et les femmes, et étudie particulièrement les fondements universels de la domination masculine.

« L’art, c’est une autre manière de concevoir le temps. »

Comment se transmettent les cultures ?

Françoise Héritier : Tout passe par la famille et l’école, tout du moins par le système – ça peut être la rue, ça peut être la brousse – par lequel passe l’éducation des enfants. Mais ce qu’il faut faire comprendre, et c’est difficile car on est pris dans un combat entre universalistes et relativistes, c’est qu’universalité et relativité des cultures ne sont pas ennemies. Chacune des figures particulières des cultures représente une association de variables, et c’est ce jeu d’associations des variables qui est l’universel, et non telle ou telle culture. Mais comme on a la vue courte, on voit simplement la culture qui nous est proposée, et on la présente comme la seule correspondant à tous nos besoins. Ce n’est pas vrai ; les autres le sont tout autant ; elles correspondent à un autre maniement des variables. Les cultures sont nécessaires pour pouvoir découvrir l’universel, mais il ne faut jamais considérer qu’une culture est un en soi qui serait le seul valide pour l’humanité tout entière. C’est le défaut des fondamentalismes de tous ordres : c’est cela qu’ils prônent.

Comment faire comprendre cette idée aux enfants ?

Françoise Héritier : Le simple fait de savoir l’usage des autres et de s’y initier transforme tout. On peut, si on veut trouver des moyens qui attirent l’attention des enfants, leur faire comprendre que les usages des autres ont les mêmes fonctions que les nôtres. Nous avons chacun nos manières de faire ; elles sont aussi bonnes les unes que les autres ; elles sont propres au genre humain, c’est tout. Evidemment, on ne va pas faire une maison en glace à Paris ou en Afrique et l’igloo sera chez les Esquimaux. Il y a des variantes qui sont imposées par le milieu, mais le plaisir est de découvrir ce qui vient de l’imagination humaine sans limite.

Peut-on assigner à l’art cette même fonction de découverte ?

Françoise Héritier : On peut assigner cette fonction de découverte à l’art et à la culture, ne serait-ce que parce qu’ils peuvent susciter des interrogations. Je vois souvent des photographies prises dans des musées où on voit quelqu’un, un peu perplexe, qui regarde une œuvre d’art contemporain. J’avoue que moi aussi, souvent, je suis un peu perplexe. Mais cette perplexité est déjà un acte de tolérance, un acte d’ouverture : il y a quelque chose là que je ne comprends pas, mais que je pourrais comprendre. J’avais été frappée par le film d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, Le Goût des autres. Jean-Pierre Bacri y joue un chef d’entreprise sorti du rang, totalement inculte, obligé d’apprendre l’anglais ; il fait venir une prof d’anglais qui, par hasard, lui fait découvrir le théâtre. Il est saisi par la beauté de la chose et il pleure. Cette révolution passe par l’émotion, non par l’entendement ou la raison.

Faire de l’anthropologie c’est donc avoir le goût des autres ?

Françoise Héritier : Nécessairement. C’est moins le goût des autres (encore que ça implique une bonne entente avec ces autres et donc du goût pour eux), que la curiosité pour eux et leur vie. Mais ce goût des autres n’est pas nécessairement un goût exotique. Je me rends compte que j’ai le goût des autres ici aussi, dans ma propre culture ; les autres m’intéressent, leur vie m’intéresse. En faire un objet d’études, c’est faire de l’anthropologie, laquelle passe par une première étape qui est celle de l’ethnologie. L’ethnologie consiste à aller vivre comme les autres, chez eux, pour comprendre leur fonctionnement mental et le fonctionnement de leur culture. On fait ça dans une culture donnée, et l’anthropologie consiste à s’emparer de problèmes généraux afin de voir comment ils sont traités dans différentes cultures du monde et si on peut découvrir des invariants dans le fonctionnement de ces solutions.

L’enseignement artistique participe-t-il de cette ouverture aux autres ?

Françoise Héritier : Permettre à des adolescents ou à des enfants de s’exprimer change leur rapport à la scolarité : ils s’affirment, osent poser des questions, osent exister. Tout ce qui permet cette ouverture – la danse, l’improvisation orale, le théâtre –, devrait être utilisé, à la fois comme fin en soi (parce qu’il y a peut-être des vocations), et également comme moyen. Le problème, c’est de trouver la bonne combinaison qui permet de faire tout cela. Toutes les recettes ont déjà été trouvées, utilisées, le problème a toujours été de passer à la vitesse supérieure.

Comment lutter contre la résistance à mettre en place ces recettes pourtant connues ?

Françoise Héritier : Par une entente positive entre parents et politiques. Les parents ont tellement peur que les enfants n’aient pas une bonne vie qu’ils veulent absolument qu’ils décrochent des diplômes, et des diplômes sérieux : un diplôme de mathématiques, de physique ou de chimie, c’est mieux qu’un diplôme de théâtre ! De la même manière, les pouvoirs publics qui ont besoin de travailleurs, même s’ils prétendent le contraire, n’ont pas tellement besoin de « clowns », comme ils disent… Mais puisque le travail va se réduire comme peau de chagrin, quand nous aurons des robots qui feront tout à notre place, il faudra bien trouver une solution pour que les gens puissent vivre avec un minimum versé à tous ; ceux qui voudront travailler travailleront plus pour être plus riches. Les autres, non : ils pourront à ce moment-là s’épanouir dans les arts, avec une rémunération universelle.

Le loisir finira-t-il par l’emporter sur le travail ?

Françoise Héritier : Nous allons vers une société où les loisirs seront davantage pris en compte. C’est là qu’il faudrait changer un peu de regard, parce que, pour le moment, on n’existe que si on travaille. On est tellement conditionné que ceux qui n’ont pas de travail se sentent majoritairement très coupables. Quand on n’a pas de travail, c’est imputé à la paresse ou au penchant pour les loisirs. Mais l’art n’est pas issu de la paresse ou des loisirs. L’art, c’est une autre manière de concevoir le temps, disons de l’emplir, de concevoir le temps qu’on passe sur terre. Le message qu’on croit chrétien affirme que nous sommes sur terre pour souffrir. Avec la promotion de l’art, on dit quelque chose d’un peu différent. Le temps où vous écrivez un roman est peut-être difficile, mais vous y prenez du plaisir. Le temps où je lis un roman, j’y prends un plaisir extrême. Il faudrait appeler cela société du plaisir plutôt que du loisir. Le temps de l’art n’est pas un temps vide, c’est au contraire un temps plein, empli par des choses qui donnent du sens à la vie, de la fierté, de la joie. Le travail aussi donne de la fierté et de la joie quand il n’est pas trop répétitif ni encombrant, mais il n’est pas le seul à le pouvoir.

 

Propos recueillis par Catherine Robert

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