Sylvain Creuzevault porte « Pétrole » à la scène
Sylvain Creuzevault porte Pétrole à la scène. [...]
Moritz Meister vit avec sa femme dans le retrait alpin qui convient à ses poumons fragiles et à son génie. Jean-François Sivadier visite le nid d’aigle de ces deux gerfauts fascistes et sans complexes.
Pourquoi revenir à Bernhard avec ces comédiens ?
Jean-François Sivadier : Pour sa colère, sa rage, son humour décapant, sa façon de creuser toujours le même sillon, sa langue comme un torrent verbal, obsessionnel, pulsionnel, antipsychologique et délirant, qui emporte le lecteur dans un vertige et une ivresse jubilatoires et angoissants. Cette langue est un véritable cadeau pour les acteurs. Je voulais l’offrir depuis longtemps à un couple de théâtre merveilleux avec qui j’ai traversé de nombreuses créations, Norah Krief et Nicolas Bouchaud, et puis à Juliette Bialek et Frédéric Noaille, avec qui je me réjouis de travailler pour la première fois.
Que raconte la pièce ?
J.-F.S. : Elle met en scène un couple de grands bourgeois, Anne et Moritz Meister, qui vivent retranchés dans une grande villa des Alpes bavaroises. Lui est un auteur renommé, génie autoproclamé, admiré de tous et particulièrement de son épouse, qui a renoncé pour lui à sa carrière de pianiste internationale. Ils reçoivent la visite d’une jeune étudiante qui prépare une thèse sur l’œuvre du maître, dont on comprend bientôt qu’elle est non seulement autobiographique mais aussi totalement mégalomaniaque. Comme toujours chez Bernhard, ça parle énormément. Anne et Moritz parlent de tout et surtout d’eux-mêmes, en manipulant clichés, contrevérités et assertions délirantes. Jusqu’à ce que le masque se fissure. Le couple, a priori sympathique, se révèle totalement monstrueux, réactionnaire, raciste, xénophobe, antisémite, d’un fascisme ordinaire, comme il y a un racisme ordinaire…
Comment ce fascisme ordinaire apparaît-il ?
J.-F.S. : Bernhard cherche toujours l’électrochoc et c’est un expert dans l’art de conjuguer le plaisir et l’angoisse. Il trouble sa comédie par la terreur que nous inspirent ces tyrans domestiques, ivres de leur propre image, qui encensent les grands poètes et prennent leur petit-déjeuner en marchant, consciemment ou non, sur des cadavres. Il a des cibles récurrentes, très précises : l’Autriche, ses habitants, ses alliances passées avec le nazisme. Malheureusement, la pièce n’a rien perdu de son actualité. Aujourd’hui, on peut dire qu’on n’est pas vraiment rassuré quant à ce que réservent les basculements du monde. Il n’est pas difficile de faire le lien entre ces « clowns monstrueux » et nos grands clowns contemporains, manipulateurs sans complexes aux idéologies nauséabondes qui osent tout sans douter de rien et pensent que la vérité compte moins que le sens du spectacle. Je pense toujours à la phrase de Brecht qui serait un excellent sous-titre à la pièce : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »
Entretien réalisé par Catherine Robert
Tél. : 04 50 33 44 11.
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