La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien

Entretien Evgeny Kissin

Entretien Evgeny Kissin - Critique sortie Classique / Opéra
photo by Sasha Gusov

Publié le 10 octobre 2008

Pianiste de naissance…

L’ex-petit prince russe du piano, enfant prodige surgi sur la scène internationale à l’âge de douze ans, est aujourd’hui âgé de 37 ans. Musicien et personnalité insaisissable, entièrement habité par la musique, Evgeny Kissin signe (chez EMI) un enregistrement lumineux de l’intégrale des Concertos de Beethoven, un compositeur avec lequel il dit entretenir un rapport « très compliqué » – , accompagne en récital à Pleyel le grand baryton russe Dmitri Hvorostovsky, avant de retrouver une scène parisienne en récital au mois de janvier dans Prokofiev et Chopin, son compositeur fétiche.

Vous êtes, par votre métier, obligé de voyager en permanence dans le monde entier… Où vivez-vous avec le sentiment d’être chez vous ?
 
Evgeny Kissin : En pratique, je ne sais pas… J’ai adoré tous les endroits où j’ai vécu depuis que j’ai quitté la Russie : Londres, New-York et maintenant Paris. A chaque fois, je sens que j’y vis vraiment. Pour autant, je ne pourrais pas dire que c’est ma « maison » dans le sens profond du terme. Bien sûr, je ressens encore cela quand je vais à Moscou, qui est la ville où je suis né et où j’ai vécu mes vingt premières années. Mais ce n’est plus pareil. Mon sentiment n’est plus exactement le même et la ville elle-même n’est plus la même. D’un autre côté, je ne peux pas dire que cela soit un sujet important pour moi, je me sens à l’aise dans de nombreux endroits de ce monde, et ce qui m’importe le plus n’est pas les endroits eux-mêmes mais les personnes, mes amis.
 
Les gens sont-ils très différents d’une ville à l’autre?
E.K. : J’ai mon propre cercle ! En l’occurrence, j’ai vécu à Londres pendant presque dix ans et il se trouve que toutes les personnes là-bas que je peux considérer comme des amis n’étaient pas anglaises. Ce n’est pas parce que j’avais quelque chose contre les Anglais, bien au contraire, mais il se trouve que les choses se sont passées comme ça. Cela montre que notre monde occidental est devenu très cosmopolite
 
« Depuis ma plus tendre enfance, j’ai adoré Beethoven mais en même temps, pendant de nombreuses années, j’ai eu des difficultés à le jouer. »
 
Vous venez d’enregistrer pour la première fois l’intégrale de Concertos de Beethoven. Comment pourriez-vous décrire votre relation à la musique de Beethoven ?
E.K. : Très compliquée ! Depuis ma plus tendre enfance, j’ai adoré Beethoven, je le sentais très proche de mon cœur mais en même temps, pendant de nombreuses années, j’ai eu des difficultés à le jouer. Cela m’a prouvé qu’aimer un compositeur et être capable de bien jouer sa musique n’étaient pas forcément la même chose. L’un n’implique pas nécessairement l’autre et je dois dire qu’interpréter ce cycle des cinq concertos de Beethoven m’a beaucoup aidé à jouer sa musique pour piano seul. Les concertos de Beethoven ont toujours été pour moi plus faciles que ses sonates. Bien que je ne sois pas content de tout dans cet enregistrement, je trouve que le cycle fonctionne. J’ai joué ces concertos partout en Europe avant de les enregistrer, espérant trouver le ton juste. J’essaie toujours d’emmener mon répertoire dans toutes les directions. Quand j’y crois, et que d’autres musiciens en qui j’ai confiance y croient aussi, alors je décide d’enregistrer. La musique romantique, et Chopin en particulier, ont occupé la place centrale dans mon répertoire mais j’ai aussi toujours joué des musiques d’autres styles, de Haydn à Chostakovitch.
 
Chopin fait partie de votre monde intérieur et vous vivez avec cet homme et sa musique…
E.K. : Je ne peux pas parler de l’homme mais de sa musique. Quand une personne crée une superbe musique, c’est sa création, mais ses qualités personnelles, celles qui se montrent ailleurs, au-delà de sa musique, peuvent être très différentes. Prenez l’exemple de Wagner, personne ne pourrait deviner quel homme il était, quels étaient ses points de vue à la seule écoute de sa musique… Je vais être en tournée prochainement avec ce merveilleux baryton russe Dmitri Hvorostovsky. Et il se trouve qu’il y a quelques jours, en commençant à apprendre la musique de ce programme, j’ai songé à lire le journal de Tchaïkovski. J’ai découvert une chose qui peut m’aider dans mon interprétation : très souvent, il ne se sentait pas bien, il se sentait solitaire et lourd dans son cœur. On sait que Mozart se sentait souvent mal, physiquement, mais à l’écoute de sa musique, contrairement à celle de Tchaïkovski, nul ne peut le deviner. Sa musique reflète ses tentatives d’outrepasser les sentiments négatifs qu’il traversait. Chez Tchaikovski, la musique reflète les sentiments eux-mêmes. En fait, je savais déjà tout cela mais je ne m’étais jamais senti à ce point concerné par cet aspect-là de sa personnalité.
 
Quelle place tient la musique dans votre vie ?
E.K. : Elle est l’intégralité de ma vie, sans intervalle. Je ne pourrais pas imaginer ma vie sans. Et c’est comme ça depuis que je suis né. Quand j’avais 11 mois, j’ai commencé à chanter d’oreille, principalement de la musique classique. Et à partir de là, tout au long de la journée, tout le temps. Puis, quand j’ai été en mesure d’atteindre le piano – j’avais alors deux ans -, j’ai commencé à jouer, d’oreille là encore. Je jouais toute la journée. C’est ce que j’avais envie de faire tout le temps.
 
Quelle est la place de votre vie dans votre musique ?
E.K. : Je crois que l’expérience de la vie influence ma façon de jouer. La musique n’est pas encapsulée, c’est une partie intégrante de la vie et nécessairement elles s’influencent l’une l’autre. Je suppose que ma musique est influencée par tout ce qui m’entoure et même par les différents événements de ma vie. Mais ces influences sont invisibles pour nous musiciens et de fait nous ne savons pas vraiment ce qu’elles sont et d’où elles viennent.
 
 
Vous arrive-t-il de vous réveiller le matin sans avoir envie de musique ?
E.K. : (silence) Il y a des jours où je ne répète pas et même une fois dans l’année, il m’arrive de passer plusieurs semaines d’affilée « off ». Mais même dans ces moments-là, la musique reste toujours en moi. Ce ne serait pas possible qu’on me l’enlève. S’il devait arriver quelque chose à mes mains qui m’empêche de jouer du piano, je ne sais pas ce que je ferais… Probablement enseigner ou diriger, mais de toutes façons ce serait de la musique et rien d’autre.
 
 
Propos recueillis par Mélanie Reumaux et Jean Lukas.


Evgeny Kissin en concert :
– Dimanche 12 octobre à 20h à la Salle Pleyel, avec Dmitri Hvorostovsky (baryton) dans des Lieder de Tchaïkovski, Medtner et Rachmaninov. Tél. 01 42 56 13 13. Places : 10 à 110 €.
 
Dimanche 18 janvier à 20h au Théâtre des Champs-Elysées. Tél. 01 49 52 50 50. Places : 5 à 72 €. Œuvres de Prokofiev (Quatre pièces extraites de Roméo et Juliette ; Sonate n° 8 en si bémol majeur op. 84), Chopin (Polonaise-Fantaisie, Quatre mazurkas, Études op. 10 -n° 3 en mi majeur, n° 4 en ut dièse mineur, n° 11 en mi bémol majeur, n° 12 en ut mineur, Études op. 25 -n° 5 en mi mineur, n° 6 en sol dièse mineur, n° 11 en la mineur-).
 
Nouveauté :
Intégrale des Concertos de Beethoven (coffret de 3 CD), avec le London Symphony Orchestra, direction Sir Colin Davis (chez EMI).

A propos de l'événement



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