Théâtre - Critique

Les Bonnes

Les Bonnes - Critique sortie Théâtre


À la manière d’un conte noir cruel, Jacques Vincey brosse une mise en scène féroce et ludique des Bonnes – un récit allégorique contemporain de Genet, un classique du répertoire – afin que « jouent » métaphoriquement les trois figures féminines emblématiques. Les deux sœurs jouent la pièce, comme on ferait jouer une serrure en bougeant la pêne à l’intérieur : elles déplacent concrètement leur rôle. L’aînée Solange contrefait Madame et la cadette Claire imite Solange, l’occasion d’exprimer la haine pour leur maîtresse dominatrice et le mépris d’elles-mêmes, de leur condition sociale inférieure et de leurs propres relations mesquines. De même, Madame est bien aise de surjouer le rôle de la madone, échappant à l’insatisfaction d’une vie médiocre près de Monsieur, à l’intérieur même du confort et du luxe. Elle agit en Madame Loyal qui entre et sort sur la piste d’un cirque d’acier en élévation, dessiné par Pierre-André Weitz, sous les feux des néons et des tombées de pétales éblouissants de lumière, avant l’obscurité d’un retour à soi. Aussi l’entente entre les deux sœurs asservies varie-t-elle, selon la « cérémonie » donnée tel soir ou tel autre, révélant la vérité crue dans le jeu même de l’illusion et de l’invention. L’espace de vérité sacralisée – du théâtre dans le théâtre – s’éveille lors de ce rituel crépusculaire.
 
Un enchantement captif par le biais d’une puissante attirance pour les miroirs
 
À force de jouer à jouer, le réel s’égare dans le fantasme, les actrices confondent quotidien et onirisme jusqu’au bout d’un rêve qui les fera échouer dans la tragédie. Le pouvoir de fascination de la maîtresse sur le duo féminin est intense, un enchantement captif par le biais d’une puissante attirance pour les miroirs, les robes magnifiques, les fleurs et la beauté. La représentation jubile dans l’amusement théâtral et le divertissement scénique grâce à un trio de comédiennes complices initiées à l’aventure déjà avec Madame de Sade par Vincey. Sur le plateau, les bonnes sont d’un chic maîtrisé : Myrto Procopiou apporte une fougue sauvageonne à Claire tandis qu’Hélène Alexandridis, digne et forte Solange, chante en canaille Kiss me, Honey, Honey, kiss me. L’extravagante Marilu Marini est un portrait en pied baroque dont les accents épicés sont impétueux. Pour la griffe de ces Bonnes, un prologue précède la pièce – Comment jouer les Bonnes, la préface de Genet – incarné de façon insolite par l’acteur Vanasay Khamphommala dans son plus simple appareil, comme l’âme féminine des bonnes mises à nu, portant pudiquement, pour se couvrir, une paire de gants ménagers verts. Le jeune homme en errance sur le plateau psalmodie, accessoiriste, confident et serviteur. Il symbolise l’absence masculine, la lâcheté des hommes face à l’engagement féminin, bonnes ou maîtresse. Un joyau esthétique méditatif sur la condition existentielle de chacun.
 
Véronique Hotte

Les Bonnes, de Jean Genet ; mise en scène de Jacques Vincey. Du 13 janvier au 4 février 2012. Du mercredi au samedi 20h, mardi 19h, matinées exceptionnelles les 22 janvier 16h et 4 février 15h. Théâtre Athénée Louis Jouvet à Paris 75008. Tél : 01 53 05 19 19. Spectacle vu au Théâtre du Beauvaisis à Beauvais. Et Divine, variation théâtrale chorégraphiée d’après Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet, mise en scène de Gloria Paris. Du 17 janvier au 4 février 2012.

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