Théâtre - Critique

Incandescences d’Ahmed Madani



En Tournée, mise en scène d'Ahmed Madani

Aboubacar Camara, Ibrahima Diop, Virgil Leclaire, Marie Ntotcho, Julie Plaisir, Philippe Quy, Merbouha Rahmani, Jordan Rezgui, Izabella Zak. Neuf garçons et filles non catégorisables. C’est sans doute ce qui fait la force du théâtre d’Ahmed Madani. Si son théâtre se fonde sur la rencontre avec des jeunes non professionnels, nés de parents ayant vécu l’exil et résidant dans des quartiers populaires, ce n’est pas pour se calquer sur tels ou tels discours ou attentes, mais bien pour porter à la scène dans la dignité la vivante complexité de chaque existence, lestée de ses forces et ses fragilités. Pour révéler aussi avec finesse les liens et les contradictions qui se nouent entre divers parcours, les échos et résonances qui s’articulent entre l’intime et le politique, entre les contextes familiaux, socio-économiques et historiques. Avec toujours une touche d’inattendu. Dernier volet de la trilogie Face à leur destin, Incandescences fait suite à Illumination(s) (2012), qui en compagnie de neuf jeunes hommes issus d’une cité de Mantes-la-Jolie traverse l’Histoire depuis la Guerre d’Algérie tout en investissant le présent, et à F(l)ammes (2016), qui met en scène avec humour et vivacité dix jeunes femmes de banlieue qui se livrent sur leurs doutes et leurs espoirs. A nouveau s’affirment haut et fort le plaisir du théâtre et le goût du partage, autour d’un thème ultra-sensible : l’amour, la sexualité, le désir. Un champ de possibles nourri de surprises et de détours, mais aussi un champ d’impossibles asséché par les diktats familiaux, sociaux ou religieux.

Entre le jeu et l’être, le goût du partage  

Au départ, chacun ou chacune évoque l’histoire de ses parents – coup de foudre, mariage arrangé, foyer polygame, père baratineur, silence radio car le sujet est tabou… -, avant de revenir sur soi, des premiers émois aux défis à venir. Dans une forme d’ambiguïté entre le jeu et l’être, entre la réalité et la fiction, le spectacle-performance navigue entre légèreté et gravité, se fait caisse de résonance à la fois des préoccupations générales de la jeunesse et des particularismes. On retrouve le beau travail du vidéaste Nicolas Clauss, ainsi que le travail choral commun aux trois volets. Conjuguant jeu, chant et danse, les interprètes font preuve d’énergie et détermination. Leurs personnages se confrontent à plusieurs entraves : omniprésence des écrans qui font et défont la réputation, harcèlent et condamnent, surveillance au nom de la religion évidemment pour « le bien » de la femme, tension entre normes de l’islam portées par le jugement du père et découverte de sa singularité, viol passé sous silence pour éviter la stigmatisation… Entre injonctions et désirs d’émancipation, l’équation n’est pas simple à résoudre. Alors que la pièce a été jouée face à quelques professionnels et journalistes, et que la relation entre comédiens et public est toujours importante dans les pièces d’Ahmed Madani, les jeunes comédiennes et comédiens ont fait preuve malgré quelques fragilités d’une belle maîtrise de jeu, d’une belle cohérence. Loin des idées toutes faites, ils offrent un moment d’humanité partagée qui s’ouvre au futur. Espérons que bientôt cesse notre solitude obligée…

Agnès Santi

A propos de l'événement


Incandescences
du Mardi 26 janvier 2021 au Mercredi 27 janvier 2021

Allée de l'Agora, 91000 Évry-Courcouronnes

Tournée: Le Phénix à Valenciennes, le 13 janvier.

Les Passerelles à Pontault-Combault, le 29 janvier.

La MC93 à Bobigny du 3 au 7 février. La Sucrerie à Coulommiers, le 11 février. La Maison de la Culture à Amiens, les 16 et 17 février. Théâtre Auditorium de Poitiers  à Poitiers, le 2 mars. Le Théâtre André Malraux à Gagny, le 6 mars. Théâtre de l’Arsenal  à Val-de-Reuil, le 9 mars. Le Théâtre La Colonne  à Miramas, le 13 mars. Le Grand T  à Nantes du 22 au 26 mars.

Le Vivat à Armentières,  le 3 avril. Théâtre de Chelles le 9 avril.

Le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines les 15 et 16 avril. CDN Normandie-Rouen du 21 au 23 avril.

Fontenay-en-Scènes à Fontenay-sous-Bois / les 29 et 30 avril.

Théâtre de Brétigny,  le 7 mai. Le Collectif 12 à Mantes-la-Jolie / du 11 au 12 mai en collaboration avec le Théâtre de La Nacelle à Aubergenville. Spectacle vu au Théâtre La Piscine à Chatenay-Malabry. Durée : 1h45.


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