Théâtre - Critique

Face à la mère de Jean-René Lemoine dans une mise en scène d’Alexandra Tobelaim



Jean-René Lemoine dans une mise en scène d’Alexandra Tobelaim

« Voici venu le moment de me présenter à vous pour cet entretien si longtemps différé. Je me présente à vous dans la nudité de l’errance, sans courage, sans véhémence et sans ressentiment. » C’est par ces paroles que commence le très beau texte de Jean-René Lemoine, adressé à la mère quelques années après sa mort brutale, une fois passés le choc et le temps hébété des larmes. Pour ce rendez-vous poignant, implacablement précis, patiemment construit, le fils se tient face à la mère, face à l’absence infinie, à la douleur du manque, sans rien occulter de la complexité et de l’intensité de leur relation. Sur le fil, il gratte la mémoire jusqu’à l’os, laisse les souvenirs remonter voire s’inventer, pour dire sans pathos un chant d’amour. Depuis les chemins de l’enfance, avec un premier départ vers le sol africain à Léopoldville qui déjà s’appelait Kinshasa, jusqu’à l’adolescence en Belgique dans de ternes écoles religieuses, marquée par l’obsession maternelle de l’excellence scolaire, suivie par la nécessité de prendre le large, qui se traduira par une installation en Italie puis à Paris. Que de mouvements, qui obligent à dépasser la notion d’identité si souvent traitée avec étroitesse, qui éclairent plutôt un entremêlement de situations. En toile de fond, le pays de naissance jamais nommé – Haïti, dévasté par la violence et la corruption, où le grand-père avocat fut emprisonné, où la mère enseignante retourna après les années belges, où elle fut sauvagement assassinée. Au théâtre, ce monologue en trois mouvements devient aussi rendez-vous avec l’assemblée silencieuse des spectateurs.

Mots en partage

Admirative de l’écriture de Jean-René Lemoine, concernée par la question du lien qui unit les vivants et les morts, Alexandra Tobelaim choisit le chœur pour faire entendre la richesse et la beauté de cette parole, de cette « cargaison de mots » qui expriment ce qui est resté tu. Elle en souligne ainsi de belle façon l’universalité, en travaillant le rythme, en démultipliant la perception. Malgré l’histoire si singulière, si effarante, le rapport du fils à la mère porte en effet ici une dimension humaine universelle. Trois comédiens prennent la parole, en alternance ou ensemble, dans une solidarité qui n’a pas besoin de se manifester par des signes extérieurs de complicité, dans une intimité profonde, fragile, qui laisse voir ce qui les différencie d’autant mieux que ce qui les unit est plus fort. L’un peut apparaître plus rebelle, l’autre plus enfantin, l’autre plus éperdu : tous trois – Stéphane Brouleaux, Geoffrey Mandon et Olivier Veillon – sont saisis dans une communion de destin de fils par ces mots remarquables d’une élégance affûtée, qui rend hommage et fait écho à cette figure maternelle intransigeante. Comme l’indique la mise en scène sobre et délicate, la parole s’avance, traverse l’espace et traverse le temps. Sur scène aussi la musique qui au début de la représentation fait taire ce qui parasite. Évitant l’écueil du superflu, Astérion (contrebasse), Yoann Buffeteau (batterie) et Lionel Laquerrière (guitare et voix) s’intègrent pleinement à la partition scénique, sur une musique composée par Olivier Mellano. La réconciliation est-elle en soi un adieu ? Elle rappelle à coup sûr les contradictions humaines, l’ampleur du tragique, et invite à saisir la beauté des cerisiers en fleurs tant qu’il en est encore temps. Espérons que cette pièce pourra bientôt rencontrer son public.

Agnès Santi

A propos de l'événement


Face à la mère
du Vendredi 15 janvier 2021 au Dimanche 24 janvier 2021

Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris

Initialement prévu du 15 janvier au 14 février 2021, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempete.fr. Durée de la représentation : 1h30. Texte publié aux Solitaires Intempestifs. Spectacle vu dans le cadre de sa présentation à quelques journalistes et professionnels.


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