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Robin Renucci met en scène le pamphlet adressé par Molière aux phallocrates et réunit une troupe harmonieuse et talentueuse pour moquer les barbons ridicules et faire un bel et habile éloge de la liberté.
« J’aimerais mieux une laide bien sotte qu’une femme fort belle avec beaucoup d’esprit » dit Arnolphe, qui a sélectionné Agnès dès son enfance en l’achetant à sa nourrice pour en faire une idiote, bête à souhait, bonne à rien sinon à faire la bonne, coudre des bonnets et baiser la main qui l’a dressée pendant treize ans. Le temps qu’il faut à Rousseau pour faire d’Emile un modèle de vertu, aussi savant que modeste, est celui que consacre Arnolphe à abêtir la bâtarde. L’intrigue moliéresque est connue : Agnès retrouve son nom au moment où elle peut enfin dire non à Arnolphe. « C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde. », disait Virginie Despentes à propos du départ d’Adèle Haenel lors de la cérémonie des Césars en 2020. Ainsi fait l’Agnès de la brillantissime Juliette Cahon, qui quitte le plateau en Calamity Jane, avec le couvre-chef qu’elle a volé à Horace (excellent François Deblock), qu’elle n’épousera peut-être pas plus que le Pygmalion cacochyme qui voulait en faire sa Galatée. Si Robin Renucci fait œuvre féministe avec ce texte, il se garde, dans un scrupuleux respect du texte, d’en exacerber les effets. La pièce de Molière se suffit à elle-même pour dire que les crétins sont ridicules et que l’amour ne s’achète pas, ne s’enferme pas, ne se commande pas.
Le don contre la dette
François Morel interprète Arnolphe avec la même retenue. En bonhomme prospère, terrifié à l’idée que des cornes lui poussent au front et que le monde se rit de lui, il expose son projet pédagogique à Chrysalde (subtil et lumineux Luc-Antoine Diquéro) avec la même bonne foi que ceux qui, après lui, préfèrent que leurs femmes ne votent pas, n’aient pas de compte en banque, ne fassent pas d’études (le bas-bleu est un homme manqué, disait Baudelaire), ou, pour les plus modernes, surveillent leurs appels téléphoniques et leurs agendas… En confiant à la faconde populaire de François Morel le rôle du méchant barbon, Robin Renucci offre à la salle une capacité de projection diablement efficace. Mieux encore, en en faisant un amoureux transi qui se jette aux pieds d’Agnès quand tout est déjà perdu, il montre que son apparent cynisme panoptique est celui d’un misérable infiniment pitoyable : malheur aux hommes qui préfèrent les sottes, puisque même les bêtes préfèrent la liberté ! François Morel ne rend pas Arnolphe sympathique : il en fait un de ces représentants de la bourgeoisie dont Marx montre qu’il financiarise les relations humaines, déchirant « le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille, et (les réduisant) à n’être que de simples rapports d’argent. » Enrique (Sven Narbonne), père d’Agnès, et Oronte (Igor Skreblin – par ailleurs truculent Alain avec la clownesque Chani Sabaty en Georgette), père d’Horace, reconnaissent d’ailleurs leur dette à la fin : on remboursera Arnolphe d’avoir nourri Agnès. L’Agnès que met en scène Robin Renucci le comprend, et elle se casse ! Merci !
Catherine Robert
à 20h30 ; le 27 septembre à 15h. Tél. : 01 39 20 16 00. Les 7 et 9 octobre à la Maison de la Culture de Bourges ; du 13 au 17 octobre à l’Azimut-Antony, à Châtenay-Malabry ; les 20 et 21 octobre au Radiant-Bellevue, à Caluire ; le 23 octobre à Bourgoin-Jallieu. Durée : 2h. Tournée jusqu’en janvier 2027 : theatre-lacriee.com Spectacle vu aux Fêtes nocturnes de Grignan.
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