Théâtre - Entretien

Cédric Gourmelon

Cédric Gourmelon - Critique sortie Théâtre


Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cette pièce élisabéthaine ?
 
J’ai découvert cette pièce il y plus d’une dizaine d’années par le film de Derek Jarman (1991) , cinéaste anglais qui a réalisé un Edouard II très militant avec les partisans du roi qui arboraient des tee-shirts avec un triangle rose et ceux du baron Mortimer qui ressemblaient à des CRS. En Angleterre les lois homophobes existaient encore au début des années 80. Je me suis demandé à quel point il avait adapté le texte qui me paraissait étrangement sulfureux. J’ai été très ému par la liberté de ton de l’auteur et je me suis intéressé à sa vie. Le personnage m’a fasciné et j’ai voulu monter sa pièce un peu boiteuse, que j’ai trouvée à la fois insolente et touchante, avec une forme de naïveté que je ne trouvais pas chez Shakespeare. Marlowe est sans doute moins profond et la langue est plus directe et plus simple – on compte environ deux fois moins de mots chez Marlowe que chez Shakespeare – mais l’auteur m’a beaucoup ému par son écriture, sa manière de parler avec originalité de l’amour, avec pour personnage central un roi amoureux homosexuel, ce qui complique et théâtralise davantage les choses. Ce n’est pas une pièce sur l’homosexualité, mais le fait que le roi aime un homme est plus rare et plus subversif.
 
 « L’auteur m’a beaucoup ému par son écriture, sa manière de parler avec originalité de l’amour, avec pour personnage central un roi amoureux homosexuel. »
 
Qu’est-ce qui caractérise ce roi que l’amour empêche littéralement d’être roi ?
 
Au début de la pièce, le roi annoblit son mignon, un cul-terreux. C’est un acte révolutionnaire, qui explose le devoir d’allégeance de la noblesse envers le roi. Le roi annonce aussi aux barons qu’il veut démembrer le royaume, un choix inimaginable qu’il décide par amour pour Gaveston, pour batifoler tranquille. L’institution religieuse est de la même façon attaquée, mais pas le principe de la foi ou la croyance. Lorsque le roi est hébergé par des moines dans sa fuite, il porte un regard tendre sur cet abbé qui le sauve et le protège, tandis que dans la pièce les évêques et archevêques sont par contre fustigés. Ce roi contemplatif n’est pas fait pour être roi. Son parcours en plusieurs étapes évolue vers le tragique. Dans un premier temps il subit, puis décide de se venger de manière excessive et enfin éprouve une terrible solitude. La pièce prend de l’épaisseur dans le dernier acte, très touchant, qui correspond à la découverte de la pensée par la douleur et l’introspection. Le roi acquiert une dimension sacrée par sa douleur au moment de l’abdication. Il demeure profondément honnête, alors que la plupart des autres personnages sont avides de pouvoir, inconstants ou caricaturaux. Il n’y que le roi qui trouve grâce aux yeux de Marlowe.
 
En quoi la pièce est-elle “une fausse tragédie classique“ ?
 
La pièce appartient à l’histoire du théâtre, mais j’ai l’impression que Marlowe se moque lui-même de sa pièce avec une sorte d’auto-dérision. On ne retrouve pas tous les éléments habituels d’une tragédie archétypale, en tout cas pas au début. Cette tragi-comédie héritée du théâtre médiéval évoque un univers très séquentiel comme une BD. La tragédie naît par le roi Edouard II, par son chemin de croix à la fin. On commence par une intrigue riche en rebondissements et péripéties, qui s’apparente à une bouffonnerie, pour aller jusqu’à la tragédie. La scénographie, au départ conventionnelle, évolue ainsi vers un espace mental qui accompagne l’intériorité du roi. Mes spectacles mettent en lumière une zone de jeu et de tension où le texte se fait entendre, ici le pari est de progresser petit à petit vers la tragédie, en privilégiant la force naïve de la pièce et la qualité de présence des acteurs.
 
 
Propos recueillis par Agnès Santi

 

Edouard II de Christopher Marlowe, traduction André Markowicz, mise en scène, scénographie et lumière Cédric Gourmelon, les 12 et 13 décembre à 20H30 au Théâtre Brétigny, Espace Jules Verne, rue Henri Douard, 91 Brétigny-sur-Orge. Tél : 01 60 85 20 85, et du 5 au 31 janvier du lundi au samedi à 19h30, dimanche à 15h30, relâche le jeudi, au Théâtre Paris-Villette, 75019 Paris. Tél : 01 40 03 72 23.

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