Théâtre - Critique

Les Abbesses – Théâtre de la Ville / de Harold Pinter
/ mes Marie-Louise Bischofberger

Une Petite Douleur

Publié le 23 novembre 2012 - N° 204

Une Petite Douleur de Harold Pinter, mal indéfinissable qui fait souffrir, révélé sur la scène de Marie-Louise Bischofberger. Une partition magistrale.  

Crédit photo : Mario Del Curto
Légende : « Marie Vialle (Flora) dans Une Petite Douleur. »
Crédit photo : Mario Del Curto Légende : « Marie Vialle (Flora) dans Une Petite Douleur. »

Edward et Flora ont tout pour être heureux, un manoir à la campagne, jardin et massifs de fleurs – chèvrefeuille, volubilis, clématite et cognassier du Japon -, chaises et table de jardin et jusqu’à la marquise pour se protéger du soleil, en ce premier jour d’été, le plus long de l’année. Edward, qui écrit, souhaiterait peut-être sous cette ombre bienheureuse poursuivre son ouvrage sur l’espace et le temps. Flora (Marie Vialle), robe printanière et chignon fifties de pin-up, ne prétend que sourire à la vie et d’abord à son cher Edward (Louis-Do de Lencquesaing), chemise colorée, plutôt viril dans ses certitudes et assez condescendant face à sa compagne. C’est lui qui orchestre, ordonne, décide ou bien fuit, s’engageant dans une chasse à la guêpe bourdonnante qui pourrait bien tourner au drame. Le silence est précieux pour ces êtres en apparence si paisibles à l’heure du thé. Des marionnettes. Les deux ne font que hurler sourdement leur trop peu de bonheur et leur malaise d’exister. Un troisième larron entre dans la danse, l’élément perturbateur d’un conte noir, et l’équilibre bousculé se déconstruit Un vendeur d’allumettes énigmatique et peu éloquent (Christian Le Borgne) stationne à la grille du jardin. Étrange …

Griffures du cœur et  malaise au monde

Il faut en avoir le cœur net. L’un et l’autre, chacun de leur côté, vont tenter de faire parler celui qui se refuse au dialogue. Edward croit déceler une imposture chez cet être différent. Il n’en essaie pas moins d’échanger avec lui, révélant qu’il a été lui aussi commerçant. Aujourd’hui, ce propriétaire de manoir – malgré une petite douleur récurrente à l’œil -  prend un certain plaisir à acquérir dans les brocantes des chaises de tout style sur chacune desquelles il s’assied fébrilement. L’écrivain est un personnage trouble mais entier qui ne boude pas son plaisir à questionner et interroger. Quant à Flora, elle raconte l’expérience malheureuse de son enfance violée par un braconnier, un laissé-pour-compte qu’elle n’a pas voulu accabler. L’écriture de Harold Pinter est précise et incisive, à la fois légère et pesante dans ses non-dits ; c’est elle qui mène la danse à la note près, les actes étant à l’origine des mots qui s’échappent. La pièce fait état de gênes persistantes et de griffures du cœur, d’un malaise au monde. Nulle réponse explicitée : à chacun de trouver le sens de sa vie, sa place propre qui pourrait bien être celle de l’autre. Marie-Louise Bischofberger tient sa partition à la baguette, ne négligeant nul détail qu’elle soigne avec amour, comme les plantes bucoliques dont s’occupe Flora, les mains dans la terre, le visage dans les herbes hautes et le rire poétique au cœur. Un coeur ardent.

Véronique Hotte

A propos de l’évènement
Une Petite Douleur
du 7 décembre 2012 au 22 décembre 2012
Théâtre des Abbesses
Les Abbesses – Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses 75018
Du 7 au 22 décembre 2012 à 20h30, dimanche 9 à 15h. Les Abbesses – Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses 75018 – Paris. Tél : 01 42 74 22 77 Durée : 1h10. Spectacle vu au Théâtre Vidy-Lausanne
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