Théâtre - Critique

Théâtre du Soleil / création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine / en harmonie avec Hélène Cixous / musique Jean-Jacques Lemêtre

Une Chambre en Inde

Publié le 21 février 2017 - N° 252

Un théâtre total, répondant à une haute ambition artistique et politique. L’art comme combat contre l’asservissement, à travers l’arme du rire. Et l’art comme expression ancestrale et vigoureuse de la beauté. A ne pas manquer ! 

© Michèle Laurent 
Une chambre en Inde, spectacle total du Théâtre du Soleil.
© Michèle Laurent Une chambre en Inde, spectacle total du Théâtre du Soleil.

Le Théâtre du Soleil est tout illuminé, et sa vaste nef accueillante, dont les murs offrent à lire quelques sages maximes de Gandhi, est à l’heure indienne. Le spectacle se déploie dans une chambre en Inde ; dans cette chambre séjourne Cornélia, qui assume la direction d’une troupe de théâtre depuis que son directeur, Constantin Lear (Tchekhov et Shakespeare en un seul nom !), terrassé par l’horreur des attentats de Paris, a fui. La police l’a retrouvé nu et éméché, grimpant sur une statue du Mahatma Gandhi. Affolée, perdue, en proie à de récurrents problèmes gastriques, Cornélia (formidable Hélène Cinque !) panique d’autant plus qu’elle doit annoncer urgemment le sujet de leur prochain spectacle, qui ne peut que faire écho au chaos du monde. Mais que peut donc le théâtre lorsque le monde va si mal ? Miroir d’une impuissance ? Cri de colère ? Exhortation à lutter ? A la fois assumant et dépassant ces questions, Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil font théâtre de cette quête de spectacle avec une époustouflante maestria qui nous emporte dans un voyage sans frontières, un voyage qui par son existence même, par l’attention extrême qu’il accorde à la beauté du geste et à notre commune humanité, répond à la question de la nécessité de l’art. L’art pour tous, qui n’est pas un symptôme comme on le voit parfois sur nos scènes contemporaines, mais un remède, une ouverture, un appel à être libre, en toute modestie et en toute lucidité. C’est une véritable prouesse qu’a réussi le Théâtre du Soleil, qui conjugue ici une exigence artistique très minutieuse (comme à l’accoutumée) et une plongée dans les désordres géopolitiques et la violence d’aujourd’hui. Sans aucune certitude idéologique, sans aucun cynisme, mais avec le souci de l’exactitude, même si le monde est de plus en plus incompréhensible !

Rire accusateur et art valeureux

Dans cette chambre, le réel fait irruption de multiples façons. Cornélia se désole au départ de n’avoir aucune vision pour le spectacle, mais lorsqu’elle s’endort, ses cauchemars entrent par les fenêtres. N’est-ce pas dans l’étoffe des rêves qu’apparaît aussi la vérité ? C’est le monde entier que le Théâtre du Soleil convoque, et ce sont des figures actuelles qu’il interroge, qu’il vilipende, et qu’il ridiculise, car contre la peur que génère la folie du monde, contre la haine brutale qui transforme les hommes en assassins, la troupe du Soleil a choisi le rire. Un rire accusateur et décapant. « Mock the villains ! » : c’est Shakespeare lui-même qui le recommande. Au premier rang desquels les terroristes islamistes de Daesh, les talibans kamikazes, les dignitaires saoudiens – champions des droits de l’homme -, les adeptes du mariage forcé et autres garants du bafouement de la dignité humaine (plusieurs de ces scènes sont hilarantes). A travers aussi des thèmes écologiques comme le réchauffement climatique et la pollution industrielle, le spectacle dénonce la cupidité humaine sans limites. Parallèlement au combat contre l’asservissement, l’art affirme au fil des scènes la beauté et la puissance de ses formes ancestrales, et met en œuvre diverses mises en abyme. Le Théâtre du Soleil a initié la conception de ce spectacle lors d’un voyage en Inde en janvier 2016, lors duquel la troupe a découvert et travaillé le Theru Koothu, théâtre traditionnel tamoul très ancien et populaire, évoquant les épopées du Mahabharatha et du Ramayana. L’incursion splendide et l’élan énergique de ce théâtre sont un émerveillement. Cornélia reçoit aussi la visite de deux figures tutélaires et aimées. William Shakespeare (Maurice Durozier) : plume en avant, il part à l’attaque contre la vilénie. Et le médecin et écrivain Anton Tchekhov (Arman Saribekyan), accompagné des trois sœurs Irina, Macha et Olga : quelle tendresse dans le bref échange avec Cornélia… Dans la lignée de Chaplin avec Le Dictateur (1940), Ariane Mnouchkine a réussi son pari pourtant extraordinairement difficile. Bravo à toute l’équipe du Théâtre du Soleil !

Agnès Santi

A propos de l’évènement
Une Chambre en Inde
du 3 mars 2017 au 9 juillet 2017
Théâtre du Soleil
Route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris, France

Nouvelles séries de représentations à la Cartoucherie du 3 mars au 21 mai et du 16 juin au 9 juillet 2017.


Du mercredi au vendredi à 19h30, samedi à 16h, dimanche à 13h30. Tél : 01 43 74 24 08. Durée du spectacle : 3h45 entracte inclus. Lire notre entretien avec Ariane Mnouchkine, La Terrasse n°246.


Commentaires
3 commentaire(s)
  • Toune - le 16 janvier 2017 à 12 h 26 min

    Ce qui arrive quand on met en scène tout ce qui nous passe par l’esprit : un patchwork sans sens et sans… intérêt. Pour finir dans le pathétique des bons sentiments dégoulinants. Dommage.

  • Annie - le 2 février 2017 à 14 h 32 min

    Un peu sévère, parce qu’il y a tout de même ce bel espace scénique, de très belles lumières, la dimension onirique et de jolis moments. Mais pas mal de facilités et de clichés, et bien d’accord sur la dégoulinade de bons sentiments. A.M nous avait habitués à plus de puissance et plus de souffle. Et ce n’est pas entièrement dénué de sens, même si c’est le sens commun. Mais vu l’enthousiasme d’une partie du public, vive le théâtre populaire.

  • Photini Mitrou - le 24 février 2017 à 23 h 46 min

    Je suis mal placée pour parler de la pièce car j’ai quitté le théâtre au bout de 30 minutes. C’est peut-être devenu intéressant et passionnant après mon départ mais je ne me voyais pas rester quatre heures à bouillir sur mon siège. En effet, je ne vais pas au théâtre pour lire le journal et pou y apprendre les nouvelles, ni pour lire tout court. Je le fais très confortablement chez moi. Aujourd’hui, presque toutes les pièces sont en langues étrangères. En même temps que la réservation théâtre, il faut prendre un RV chez le kiné, pour le lendemain, pour ses cervicales, mises à rude épreuve.
    Cornélia est allongée dans un grand lit, dans une grande pièce où, comme chez Feydeau, ça rentre et ça sort tout le temps. Cornélia est agitée. Le téléphone sonne. Elle se précipite. Elle apprend qu’elle a un message audio sur internet. Elle laisse le téléphone pour l’ordi mais on ne comprend rien au message car les mots sont amputés d’une lettre ou d’une syllabe. Cela fait rire. Puis, on découvre que Cornélia a un flux de ventre. Elle se précipite aux lieux d’aisance, qui, ouverts, s’offrent à notre vue en nous rappellant que nous avons des fonctions naturelles, dégoutantes mais inévitables. Cornélia se déslipe, fait dans la cuvette, en lâchant encore un bruit sonore, puis elle s’essuie le derrière… On rit beaucoup dans la salle. C’est tordant. Après tout, Molière, le grand Molière ne craignait pas de parler de lavements dans ses pièces. Ah, j’ai oublié de dire. Au moment où Cornélia quitte Internet pour se précipiter aux chio…, elle lâche une longue pétarade derrière elle. A elle seule, elle aurait pu former un peloton d’exécution et descendre vingt personnes. Son flux de ventre ne la lâchera pas. Cornélia tire la chasse d’eau et s’aperçoit que c’est bouché. Elle ramasse la matière pour l’enfermer dans un sac en plastique et va s’enfermer, avec le sac, dans un frigo d’où on la sort à l’arrivée de deux flics indiens. Le directeur de la troupe avait commis un sacrilège en montant sur une statue de Gandhi, en se mettant nu pour crier: « vive Antonin Arthaud »! Je n’ai pas bien compris si les flics recherchaient le directeur ou Antonin Arthaud mais j’ai failli crier: Arthaud, laisse tomber, il est mort depuis lurette.
    Puis vient une scène pittoresque, remuante et colorée, plutôt réussie, de Theru Koothu… Après ce moment joyeux de fête indienne, ça repart dans l’actu. Un muezzin appelle à la prière. Un vieux coud à la machine. On s’aperçoit qu’il coud des drapeaux de Daesh. Un jeune acteur (probablement un emploi aidé) répond au téléphone: quoi, ouais, ouais, c’est moi, c’est moi qu’j’te dis. Non. La dernière fois que je l’ai vu, c’était il y a trois mois, il sortait de prison et portait la barbe. Et vlan on se retrouve en Syrie et cette fois ce n’était plus Cornélia qui pète mais les kalach. C’est à ce moment que je suis partie pour m’éviter un flux de ventre. Je n’ai rien demandé mais on m’a remboursée. Je suis allée un peu plus loin. C’était le prix de l’Amérique de trot attelé. Ah, c’est magnifique un trotteur. Leur vue m’a ramenée dans un autre monde que celui des kalachs. Finalement, j’ai passé une bonne journée.

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