Classique / Opéra - Entretien

Un Américain à Paris

Le compositeur américain Steve Reich

AUDITORIUM DE LA FONDATION LOUIS VUITTON /
STEVE REICH

Personnalité phare du mouvement minimaliste américain, inventeur de la technique du déphasage, Steve Reich est invité par la Fondation Vuitton, en écho à l’exposition “Être Moderne : le MoMA à Paris“, pour trois concerts exceptionnels interprétés par le Colin Currie Group et l’ensemble Synergy Vocals. Evénement dans l’événement : tous les concerts seront présentés par le compositeur.

Comment le programme de ce week-end à la fondation Louis Vuitton a-t-il été conçu ?

Steve Reich : Le programme a été conçu autour de « Drumming » puisque le Moma a ma partition et qu’elle est exposée en ce moment à Paris. C’était donc dès le départ une certitude que cette pièce serait jouée. J’ai suggéré pour cela d’inviter le percussionniste Colin Currie. Il peut être considéré comme le plus grand percussionniste actuel et a formé son ensemble, le Colin Currie Group, pour jouer ma musique, ce dont je suis très honoré. Ce sont des musiciens sensationnels. Une autre des pièces qui sera jouée est beaucoup plus récente – « Drumming » a presque 50 ans ! – et très différente : « Pulse ». Pas de percussions, mais des vents, des cordes, une basse électrique et un piano. C’est une pièce lyrique, mélodique, douce… Ce sera sans doute une surprise ! Il y aura aussi « Music for Mallet instruments, Voices and Organ », une pièce plus ancienne et l’une de mes favorites, qui est en quelque sorte l’aïeule de « Music for 18 musicians ». C’est la pièce qui m’a donné envie de développer davantage l’harmonie dans ma musique et d’en élargir l’orchestration en incluant les bois et les cordes. « Music for Pieces of Wood », qui est une extension de « Clapping Music », sera aussi au programme.

« J’écrirai des pièces nouvelles jusqu’à ce que je ne sois plus de ce monde. »

Dans cette programmation comme dans votre œuvre en général les percussions jouent un rôle très important. Pour quelle raison ?

S.R. : Enfant, j’ai étudié le piano mais je n’étais ni très fort ni très intéressé. Ensuite, à l’âge de 14 ans, j’ai commencé à étudier les percussions avec Roland Kohloff –  qui devint ensuite le timbalier du New York Philharmonic  –, et à jouer dans différents groupes. Puis progressivement je me suis intéressé aux musiques dans lesquelles les percussions sont l’enjeu majeur, qui sont celles d’Afrique et d’Indonésie. C’est pourquoi j’ai souhaité étudier la musique d’Afrique de l’Ouest, en particulier du Ghana, où je me suis rendu en 1970. Dans « Music for Mallet Instruments, Voices and Organ », cette influence est évidente et plus claire que dans n’importe quelle autre pièce. Le contrepoint rythmique que j’ai inventé, le déphasage, est à cet égard lié au contrepoint rythmique très développé en Afrique et en Indonésie. En revanche, je n’utilise jamais les instruments africains eux-mêmes. J’utilise uniquement les instruments occidentaux qui sont en quelque sorte programmés dans mon oreille et dans mon cerveau.

Votre musique vous apparaît-elle comme délicate à interpréter ?

 S.R. : Je pense que si vous m’aviez posé cette question en 1971, ou même en 1981, j’aurais répondu : oui, absolument ! C’est d’ailleurs pourquoi j’ai eu longtemps mon propre ensemble et nous étions certainement alors les meilleurs interprètes de ma musique. Parfois même les seuls ! Mais je vois maintenant beaucoup de formations partout dans le monde qui s’avèrent être de meilleurs interprètes de ma musique que mon propre ensemble, tout simplement parce qu’ils ont grandi avec ma musique. Si à un moment donné ma musique était réservée aux spécialistes, ce n’est plus le cas.

Comment accompagnez-vous la création de vos œuvres ?

 S.R. : Je veux toujours être là pour la première d’une pièce afin d’aiguiller les interprètes de manière très précise, sur les questions d’équilibre et de tempo notamment. Cela ne sera pas nécessaire à Paris car le Colin Currie Group est fantastique. Ils connaissent ma musique mieux que moi !

Sur quelle œuvre travaillez-vous actuellement ?

 S.R. : Je dois d’abord dire que, évidemment, j’écrirai des pièces nouvelles jusqu’à ce que je ne sois plus de ce monde. Je travaille en ce moment sur une pièce qui s’appellera « Music for Ensemble and Orchestra », qui reprend l’idée du concerto grosso de la période baroque dans lequel il n’y a pas un instrument soliste mais plusieurs instruments solistes différents. Dans cette pièce je prends les deux premiers musiciens de chaque pupitre : premiers violons, seconds violons, altos, violoncelles, contrebasses (des basses électriques en réalité), flûtes, hautbois, clarinettes, auxquels s’ajoutent deux vibraphones et deux pianos, et ceci forme l’ensemble. Le reste de l’orchestre aura un rôle plus mineur d’accompagnement en quelque sorte. L’œuvre sera créée à l’automne 2018 par le Los Angeles Philharmonic, puis le New York Philharmonic et le London Symphony Orchestra.

À un moment de votre parcours de musicien et d’homme, la spiritualité, le judaïsme, ont pris beaucoup d’importance. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

 S.R. : Je travaille toujours l’hébreu traditionnel et je respecte un certain nombre de principes religieux. C’est une part très importante de ma vie. Du point de vue musical, dans cette veine, ma première pièce (et l’une de mes meilleures) fut « Tehillim » en 1981. J’ai aussi composé « Different Trains » en 1988, qui est un écho à ma propre enfance. Si j’étais né en Europe, je n’aurais pas pu être là à vous parler aujourd’hui, comme tant d’autres, ma vie aurait été anéantie dans un train pour la Pologne.

Propos recueillis par Jean Lukas et Emile Huvé (traduction)

A propos de l'événement

Un Américain à Paris
du Samedi 2 décembre 2017 au Dimanche 3 décembre 2017
Fondation Louis Vuitton
8 Avenue du Mahatma Gandhi, 75016 Paris, France

Samedi 2 décembre à 20h30, dimanche 3 décembre à 15h et 17h30. Tél. : 01 40 69 96 00.


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