ENTRETIEN / Joëlle Zask

Pour une nouvelle définition de la culture

Légende : Joëlle Zask CR : DR

La culture ou l’apprentissage de la liberté

 

Philosophe maître de conférences à l’Université de Provence, Joëlle Zask prône une troisième voie entre l’élitisme et le populisme qui s’affrontent encore aujourd’hui, celui de la « culturation » de l’individu, dans la lignée des droits culturels.

Vous réfutez l’opposition entre haute et basse culture. Pourquoi ?

Joëlle Zask : L’opposition entre haute culture et basse culture est un piège. L’une suppose l’autre. Porter au pinacle la culture comme ensemble d’œuvres exceptionnelles, c’est dévaloriser par contraste la culture « populaire ». Et défendre sans discernement la « basse » culture en renonçant à tout critère éthique ou esthétique, comme on le voit parfois dans les domaines de la musique ou du street art, du tag aux parades et autres événements spectaculaires par exemple, c’est rejeter une culture exigeante, porteuse d’un idéal d’individuation et de liberté. En réalité, la culture, quel qu’en soit l’aspect, suppose un acte créatif. En s’opposant à la culture conçue comme marche vers la civilisation, les fondateurs de l’ethnologie ont bien montré qu’elle est une médiation, parfois ancrée dans les habitudes, parfois volontairement organisée et promue, entre les hommes et leur environnement. Contrairement au fait inculte de s’alimenter, le fait même de se nourrir, qui implique des gestes appris, une gastronomie, une agriculture, etc., est tout aussi « culturel » que la réalisation d’une performance dans un centre d’art contemporain. Nos grands artistes, Stravinsky, Brueghel, Balzac, Dubuffet, Stevenson, Picasso, qui ont été irrigués par divers registres, y compris populaires, du vaste répertoire de la culture partagée, le savaient bien.

Plus que se cultiver, il s’agirait donc de se « culturer » ?

J.Z. : Se « culturer » (un mot dont on peut regretter l’absence en français), c’est participer activement à la culture dont nous héritons, comme apprendre à parler exige que l’enfant en partie invente la langue qui lui est transmise. La langue que nous parlons, et qui fait de nous un « sujet » humain, n’est pas déversée dans notre esprit ; elle est patiemment acquise par un individu qui se construit au contact même de son apprentissage, ce qui explique qu’il n’existe pas deux personnes qui parlent leur langue pourtant commune de la même façon. L’opposition pertinente est donc ailleurs : c’est celle qu’on trouve entre la culture libre et la culture autoritaire ; entre l’invention et le culte du passé dont le Front National se repaît, réservant la politique culturelle à la célébration, sur la base de critères dogmatiques, d’un patrimoine acquis ; entre la culture ouverte et la culture fermée ; entre le goût de l’histoire et des faits, et le désir morbide du mythe et mensonge ; entre l’exploration, le risque, l’éducation continue, et l’agrégation acclamative et massive des opinions préconçues. Disons : entre des formes de vie et des formes de mort.

« Transmettre consiste à autoriser le destinataire à transformer ce qui est transmis, à y prendre part. »

Faut-il revoir le concept de démocratisation de la culture ?

 J.Z. : « Démocratiser » la culture, ce n’est ni vouloir éduquer les masses prétendument incultes en mettant à leur portée les chefs-d’œuvre de l’élite, ni chercher à leur plaire pour s’assurer de leur adhésion, consommatrice ou électorale, peu importe. Si l’on veut conserver cette expression, je dirai qu’il s’agit de répartir le plus égalitairement possible les ressources d’individuation, c’est-à-dire les ressources nécessaires à l’épanouissement des individus et à leur pleine intégration dans les groupes dont ils se trouvent être membres. Ce principe général, qui se comprend très bien à la lumière de l’exemple de la langue, en contient deux autres : le premier est qu’une culture se transmet d’autant mieux aux nouveaux venus (enfants ou étrangers) que ses représentants, – à savoir chacun d’entre nous, en tant qu’amateur d’art, cuisinier, parent, potier, peintre, jardinier, peu importe -, prennent en considération les besoins et les inclinations de ceux à qui quelque chose est transmis, – donc à chacun d’entre nous en tant qu’étudiant ou apprenant à un titre ou à un autre. Pour transmettre, il faut être ouvert aux autres, y compris bien sûr à la pluralité des cultures et des langues, dont chacune est porteuse de biens à partager ; il faut diversifier ses critères et ses références, s’adapter, chercher des points de contact… Tout le contraire de ceux qui se drapent dans un culte des formes canoniques ou dans un catéchisme culturel. L’autre sous-principe découle du phénomène de l’invention : transmettre consiste à autoriser le destinataire à transformer ce qui est transmis, à y prendre part… Tout le contraire de l’endoctrinement ou de la manipulation. Une vraie politique démocratique de la culture devrait donc endosser, à n’importe quel niveau du territoire, ces principes qu’elle pourra décliner en toutes circonstances : subventions, sélection des dossiers, appels à projets, éducation, achat d’œuvres, représentation à l’étranger, etc.

Dans cette perspective, l’enseignement de l’art vous paraît-il très important ?  

J.Z. : L’enseignement de l’art tel qu’il est souvent pratiqué (pas toujours) est un enseignement à la création. Son but est de former sinon un artiste, du moins une liberté, qui n’est jamais là au départ. John Cage disait que le but de l’enseignant est de « découvrir ce que l’étudiant sait (…) et ensuite, l’entraîner à être courageux par rapport à sa propre connaissance, courageux et pratique. En d’autres termes, faire mûrir cette connaissance. » On peut ajouter qu’une fois que, grâce à l’enseignant, l’étudiant parvient à identifier ce qu’il sait, il peut examiner ses croyances, s’atteler à un projet, observer le monde extérieur, bref développer ses perceptions et ses idées, se départir de ce qu’il croit savoir, et se perfectionner. Or une telle attitude est tout autant indispensable à la « culturation » en général, y compris à la vie de l’art, qu’à la citoyenneté démocratique. Car qu’est-ce qu’un citoyen sinon un individu qui prend activement – et courageusement – part à la direction de ses propres affaires et aux décisions concernant celles qu’il partage avec les autres ? Sa fonction principale n’est pas celle d’un spectateur surveillant ses dirigeants et jugeant après coup leurs actes, que ce soit pour les acclamer ou les critiquer ; c’est celle d’un acteur qui invente, à partir de sa propre expérience, les conditions du « vivre ensemble » futur. Invention, liberté d’agir et courage sont ses vertus cardinales, et celles qu’une réelle politique démocratique de la culture doit s’attacher à promouvoir.

 

Propos recueillis par Eric Demey

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