Théâtre - Critique

Critique
Théâtre national de la Colline / de Thomas Bernhard / mes Krystian Lupa

Place des héros

Publié le 22 novembre 2016 - N° 249

A 73 ans, le metteur en scène polonais Krystian Lupa continue de s’affirmer, de création en création, comme l’un des maîtres du théâtre mondial. Le Festival d’Automne à Paris lui consacre « un portrait » composé de trois spectacles*. Parmi eux, l’impressionnant Place des héros, de Thomas Bernhard, présenté au Théâtre national de la Colline.  

Place des héros, mis en scène par Krystian Lupa.
Crédit : D. Matvejevas
Place des héros, mis en scène par Krystian Lupa. Crédit : D. Matvejevas

Ils parlent ou ils se taisent. Donnent corps à de longs monologues. Se manifestent dans la simplicité d’activités quotidiennes : s’asseoir sur un banc, convoquer la mémoire et les propos d’un proche venant de mettre fin à ses jours, s’atteler au rangement d’un placard, prendre place autour d’une table à l’heure du repas, repasser une pile de linge… Dans des décors et des lumières (de Krystian Lupa) qui portent plus loin que leur apparent réalisme, les interprètes lituaniens** de Place des héros pèsent, jusque dans leurs non-dits, de tout leur poids humain. Lentement. Pleinement. Sans le début d’une coquetterie. La vie, lorsqu’elle s’exprime à travers une telle évidence, n’a pas besoin de frasques ou de traits de fantaisie. Elle se suffit à elle-même. Déploie une densité d’autant plus frappante que ses fondements échappent. Sa force, aussi, reste mystérieuse. Sa beauté surgit d’on ne sait où. Comme dans la plupart des créations du metteur en scène polonais, les fils de la temporalité se distendent et nous englobent. Ils nous emportent dans un monde qui outrepasse l’idée de réussite théâtrale.

La consistance des mots et des silences

Car cette version tout en élans contenus de la pièce testamentaire de Thomas Bernhard (l’écrivain autrichien a écrit Place des héros en 1988, un an avant sa disparition) est d’une amplitude hors norme. Centrée sur les impulsions souterraines que font naître les onze comédiens, la mise en scène de Krystian Lupa frappe comme une tornade sans pluie. Et sans vent. Une tornade sèche, en somme, sourde, qui vient pourtant réactiver de manière surprenante les traumatismes d’un passé qui se réinvente dans le présent. L’Anschluss. Les fantômes du nazisme. La décomposition morale et politique d’un peuple, d’une nation. « Les gens ne soupçonnent pas que la catastrophe peut arriver », dit l’un des personnages. Du XXème au XXIème siècle, le cinglant Thomas Bernhard fait ici plus que jamais figure de visionnaire. Il dénonce, pointe du doigt, apostrophe. Krystian Lupa – intime de cette grande écriture – explore la consistance des mots, mais aussi des silences. Il touche à l’invisible. A l’irreprésentable.

 

Manuel Piolat Soleymat

 

* Outre Place des héros, ce portrait se compose de Des Arbres à abattre au Théâtre national de l’Odéon et de Déjeuner chez Wittgenstein au Théâtre des Abbesses.

** Le spectacle est une production du Théâtre national de Lituanie.

A propos de l’évènement
Place des héros
du 9 décembre 2016 au 15 décembre 2016
La Colline – Théâtre National
15 Rue Malte Brun, 75020 Paris, France

La Colline – Théâtre national, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris. Du 9 au 15 décembre 2016. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h, relâche le lundi. Spectacle en lituanien surtitré en français, vu le 18 juillet 2016 lors du Festival d’Avignon. Durée de la représentation : 4h entractes inclus. Tél. : 01 44 62 52 52. www.colline.fr


 


Egalement du 06 au 13 avril 2017 au TNP à Villeurbanne.


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