Théâtre - Critique

Pièce en plastique

Les comédiens de Pièce en plastique, magistralement mis en scène par Patrice Bigel. Crédit : DR

Usine Hollander / de Marius von Mayenburg / mes Patrice Bigel

Patrice Bigel met en scène les affres existentielles d’une bourgeoisie décadente avec un très solide talent qui allie science éblouissante du mouvement et parfaite maîtrise des enjeux dramaturgiques.

« La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. » disait Marx : sordide évidence que la pièce de Marius von Mayenburg illustre génialement. Ses personnages ne parlent que d’argent, même quand ils donnent, même quand ils créent, même quand ils envisagent de sacrifier leur confort à un exil humanitaire en forme de rédemption. En même temps, ils mangent et créent de la merde. Or, « quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à danser », dit Samuel Beckett. Patrice Bigel choisit cette citation pour éclairer son spectacle et fait danser ses personnages, dirigeant les comédiens en chorégraphe plus encore qu’en metteur en scène et offrant ainsi l’occasion de très beaux tableaux.

De l’art et du sens

Le décor de l’Usine Hollander convient particulièrement à l’ambiance de la pièce : loft de l’ennui bourgeois ou de la créativité vaine des artistes à sa solde, lieu trop grand pour un enfant égaré qui grandit sans repères, et espace idéal pour occuper une femme de ménage à plein temps. Jessica Schmitt est la femme de ménage. Celle par laquelle le scandale arrive, puisqu’elle cristallise sentiments et ressentiments : on l’aime puisqu’on ne s’aime plus dans cette famille, même si elle pue la sueur et cuisine un goulasch insipide… Ecran de projection des fantasmes ou figure retrouvée de l’autre qu’on a perdu à force de narcissisme, Jessica Schmitt révèle, par sa seule présence quasi muette, les égarements moraux de ses employeurs, jusqu’à finir par les en libérer de la seule manière qu’ils méritent encore, en les faisant taire. Les comédiens (Karl-Ludwig Francisco, Bettina Kühlke, Jean-Michel Marnet, Juliette Parmantier et – en alternance – Auguste Daniau, Loris Perna et Julien Vion) sont éblouissants. La mise en scène (que la scénographie et les lumières de Jean-Charles Clair accueillent comme une évidence) est d’une précision, d’une efficacité et d’une élégance remarquables. L’ensemble compose un spectacle de grande beauté et de grande intelligence, qui dénonce l’air du temps en y résistant : dépouillés de leur auréole ailleurs, l’art et le sens résistent à Choisy-le-Roi.

Catherine Robert

A propos de l'événement

Pièce en plastique
du Jeudi 9 novembre 2017 au Dimanche 3 décembre 2017
Usine Hollander
1 Rue du Dr Roux, 94600 Choisy-le-Roi, France

Jeudi, vendredi et samedi à 20h30 ; dimanche à 18h. Tél. : 01 46 82 19 63. Durée : 2h.


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