Théâtre - Critique

Epée de Bois / de Tadeusz Slobodzianek / mes Justine Wojtyniak

Notre Classe

Publié le 25 avril 2017 - N° 254

Justine Wojtyniak et son équipe déploient un poème choral cruel et émouvant qui convoque la mémoire juive polonaise. Un monde anéanti qui rappelle à chacun de nous la fragilité de nos communautés humaines.

©Ania Winkler 
Notre Classe, dans la mise en scène de Justine Wojtyniak.
©Ania Winkler Notre Classe, dans la mise en scène de Justine Wojtyniak.

Un village de Pologne semblable à une infinité d’autres. Tel Jedwabne, où en 1941 environ 1500 juifs furent brûlés vifs dans une grange par leurs voisins catholiques. Pendant quelque soixante ans, le massacre fut attribué aux soldats allemands par l’histoire officielle, comme le stipula une stèle érigée sous le régime communiste. Notre Classe (2009) de l’auteur polonais Tadeusz Slobodzianek s’inspire des récits d’investigation et travaux des historiens et journalistes Jann T. Gross et Ana Bikont, de témoignages recueillis dans les années 2000, et d’une photo de classe du village. Autant d’éléments qui firent émerger péniblement la vérité des faits de cette époque. Interprétée et primée dans divers pays mais encore jamais montée en France, la pièce évoque le parcours de dix camarades de classe juifs et catholiques, depuis l’enfance sur les bancs de l’école au début des années 1930 jusqu’aux années 2000. Ce qui intéresse l’auteur Tadeusz Slobodzianek, c’est pourtant moins la réalité historique que le basculement de la communauté dans l’horreur, les conditions qui rendent possible les mécanismes de haine et le déploiement de la tragédie. Jeune metteure en scène polonaise installée en France, Justine Wojtyniak a elle-même grandi dans une petite ville de l’Est de la Pologne où n’existe plus aucune trace des juifs. A travers cette mise en scène, elle a voulu apaiser la blessure du silence, faire acte de réparation contre l’effacement de la mémoire juive polonaise. Ce qui la bouleverse dans ce texte, c’est la convocation des vivants et des morts traversés par la grande hache de l’Histoire.

Au cœur de l’humain

Lors de la poignante scène inaugurale, c’est sa voix même qui égrène plusieurs fois les noms, dates de naissance et mort des dix protagonistes. Ils sont tous là, sur le plateau, et chacun à sa manière s’accroche et se relie au passé, à de vieux vêtements disparates suspendus à des cintres. Autant de fantômes disparus, de souvenirs perdus, de présences signifiant l’absence béante des disparus. Dora (Zosia Sozanska), Rachel (Julie Gozlan), Zocha (Fanny Azema), Jacob (Serge Baudry), Rysiek (Tristan Le Doze), Menahem (Zohar Wexler), Zygmunt (Georges Le Moal), Heniek (Gerry Quévreux), Abraham (Stefano Fogher), Vladek (Claude Attia) : des copains de classe, des individualités uniques, des destins différents où certains meurent sous les coups des autres. Le texte comme la mise en scène ne proposent pas une restitution théâtrale confortable fondée sur un éclairage chronologique, mais interrogent la survenue et le prolongement de la folie meurtrière. Quelle sorte de concours de circonstances peut donc mener à une telle violence ? Nourrie de l’héritage de Tadeusz Kantor, Justine Wojtyniak choisit une forme onirique où l’importance du contexte historique se met en retrait par rapport à l’expression des relations sociales et intimes, relations totalement perverties et assujetties à la violence idéologique – celle par exemple d’un antisémitisme tenace encouragé par l’Eglise. Quelle ironie et quelle cruauté lorsque résonne un joyeux Lehaïm lors du mariage de Vladek et Rachel, devenue Marianna car baptisée. Le spectacle déploie un poème choral qui se brise et se recompose, une forme d’oratorio tragique qui unit les victimes et les bourreaux dans l’horreur funeste. Sans dichotomie facile entre le bien et le mal, parfois même de manière plus dérangeante qu’édifiante, lorsque la victime d’un viol avoue son plaisir. Avec une volonté et un engagement impressionnants, la metteure en scène et son équipe s’attachent à raviver la mémoire pour faire communauté avec les morts. Et pour faire communauté avec les vivants, ici et maintenant. Un maelström dont l’issue implacable tonne comme une alerte et un appel à la fraternité.

Agnès Santi

A propos de l’évènement
Notre Classe
du 24 avril 2017 au 10 mai 2017
Epée de Bois
Bois de Vincennes, 4 Route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris, France

Du 24 avril au 10 mai, lundi, mardi et mercredi à 20h30. Tél : 01 48 08 39 74. Durée : 2h10.


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