Théâtre - Critique

Nobody

Reprise / Le Monfort / de Falk Richter / mes Cyril Teste

Les jeunes comédiens de La Carte Blanche rejoignent le collectif MxM pour un spectacle où la maîtrise et l’originalité esthétiques soutiennent un propos d’une lucidité politique décapante.

Jean Personne – Mister Nobody – est consultant en restructuration. Avec ses collègues, il mesure la rentabilité productive des entreprises et dégraisse, repositionne, réoriente, allège et fluidifie, bref, licencie et élimine, considérant seulement la force de travail à économiser et méprisant souverainement la personne derrière le travailleur. Il n’y a plus personne dans le monde de Jean Personne : la moralité et les sentiments sont évacués. Restent des chiffres – « des statistiques », comme les réclame le stagiaire désopilant dont la naïveté révèle la brutalité cynique des comptables –, et des pantins anémiés et anomiques, qui se croisent sans se toucher, sinon dans les étreintes furtives et brutales des soirées de beuverie organisées par la boîte. Le drame de la modernité est d’avoir changé l’œuvre en travail, disait Arendt ; « l’animal laborans » est la mascotte du totalitarisme ; son isolement tourne à la désolation. Nouvel esprit du capitalisme, dont Boltanski et Chiapello ont remarquablement analysé la novlangue et l’organisation en réseau, facteur à la fois de précarité et d’asservissement accru à l’entreprise : l’individu n’est désormais en rapport avec ses semblables que par l’intermédiaire des objets, du téléphone, des prothèses électroniques, des écrans, des ordinateurs et autres tablettes.

 

Remarquable adéquation de la forme et du fond

 

Là réside la force du spectacle de Cyril Teste, puisqu’il met le spectateur exactement dans la même position que les cobayes dont il observe l’agitation, les soubresauts et les relations. Le malaise grandit et l’angoisse s’installe : tout est à vue et on ne peut rien faire, comme toujours quand la tragédie est en marche. Le quatrième mur marque la frontière entre le public voyeur et le spectacle, livré selon deux espaces : l’écran dans la partie haute, et la scène dans la partie basse. La réalisation technique est éblouissante de précision. Au plateau, deux cameramen filment l’histoire en train de se jouer. La projection en direct suit une charte de création qui identifie la performance filmique, « forme théâtrale performative et cinématographique » dont le collectif MxM aguerrit la manière de spectacle en spectacle, avec une maîtrise sidérante de ses conditions et de ses effets. La jeune troupe de La Carte Blanche réussit le tour de force d’allier avec fluidité jeu cinématographique et jeu théâtral, double performance peu commune. La musique originale de Nihil Bordures, mixée en temps réel, la précision au millimètre de la mise en scène de Cyril Teste, la parfaite adéquation entre le propos, sa forme et son interprétation font de ce spectacle une brillante réussite, installant ses créateurs parmi les plus intéressants et les plus pertinents de leur génération.

 

Catherine Robert

A propos de l'événement

Nobody
du Mardi 3 novembre 2015 au Samedi 21 novembre 2015
Le Monfort
106 Rue Brancion, 75015 Paris, France

du mardi au samedi à 20h30. Tél : 01 56 08 33 88. Puis du 27 novembre au 5 décembre au Théâtre du Nord, à Lille ; du 8 au 13 décembre au CENTQUATRE, à Paris ; les 16 et 17 décembre à la Scène Nationale d’Annecy ; le 5 janvier à la Scène Nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines ; le 28 janvier au Canal, à Redon ; les 3 et 4 février à la Scène Nationale de Poitiers. Spectacle vu au Printemps des Comédiens à Montpellier.


 


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