Théâtre - Critique

Les Particules élémentaires

Les comédiens tiennent la juste distance avec les personnages. Crédit photo : Simon Gosselin

Reprise / Odéon-Théâtre de l’Europe / D’après Michel Houellebecq / adaptation, mes et scénographie Julien Gosselin

Julien Gosselin et sa troupe reprennent dans la grande salle de l’Odéon le spectacle proposé avec succès au Festival d’Avignon et aux Ateliers Berthier en 2013 et 2014. Une vaste épopée explorant la souffrance ordinaire.

« Cette pièce est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. ». En quelques phrases accrochées en prologue, voici condensé le désarroi d’une destinée, exemplairement banale. Celle de Bruno, né d’une époque libertaire, enfant fourgué à la grand-mère aimante, puis adolescent complexé relégué en pension, abandonné aux assauts brûlants des hormones, puis adulte en quête obstinée de jouissance, s’essayant à toutes les modes de « développement personnel ». Soit le tracé d’une vie, frappée par l’impératif de plaisirs, l’individualisme décontracté et la logique de consommation, finalement perdue dans la solitude et le manque d’amour. En parallèle, son demi-frère Michel, scientifique renommé, tout autant noyé dans la misère affective, se retire du monde et poursuit ses recherches sur une reproduction humaine affranchie des nécessités de l’accouplement. Réjouissante perspective de l’espèce…

Libération et désillusions

Dans Les Particules élémentaires (1998), Michel Houellebecq pique au vif les comportements de l’homme occidental qui croupit dans la supérette désespérément tiédasse de l’existence. Ecrivain de la souffrance ordinaire, il taille le portrait d’une société rincée du sel de l’idéal, qui érotise même le café moulu et pousse les ressorts du désir et du calcul égoïste jusqu’aux plus douloureux effets. Ainsi de la paupérisation sexuelle qu’engendrent la libéralisation des mœurs et l’emprise des lois du marché sur le sexe ou de l’inévitable concurrence sauvage qui écrase impitoyablement les petits gros moches sous les canons de la beauté étalonnée. C’est tout l’attrait de l’adaptation signée Julien Gosselin que de révéler les nuances contrastées du roman, tout à la fois féroce, drôle et poignant, nihiliste aussi. Transposée en théâtre-récit, cette vaste traversée nous promène entre le présent de la narration, situé en 1998, le sillage passé des années 68 et le futur, un siècle plus tard. Elle est portée en scène par une jeune troupe qui lui donne un souffle d’épopée collective et inscrit en perspective l’ombre noire des mutations sociétales. Le dispositif est simple : un plateau couvert d’herbe verte, des micros, de la musique, des vidéos, parfois tournées en direct, et la présence continuelle des comédiens qui tiennent la distance juste et donnent sans raillerie le pathétique de cette débandade du genre humain. Peut-être édulcorent-ils le cynisme mais ils libèrent l’émotion d’entre les mots : ils dévoilent les blessures d’enfance, les errances de la civilisation, le pilonnage de l’humanisme sous l’oppression de la performance obligatoire et de l’hédonisme à tout prix… Ils disent la tristesse de la chair sans âme et la profonde mélancolie qui gagne. Parce qu’« en définitive, la vie vous brise le cœur. »

Gwénola David

A propos de l'événement

Les Particules élémentaires
du Mardi 12 septembre 2017 au Dimanche 1 octobre 2017
Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l'Odéon, 75006 Paris, France

du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h. Tél : 01 44 85 40 40. Durée : 3h50.


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